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théorie politique

En marge d’un quinzième anniversaire, la lamentable agonie d'une secte néo-stali

Publié le 26 Mars 2015 par Philippe Bourrinet

En marge d’un quinzième anniversaire, une republication qui s’impose

 

Un chapitre d’une brochure du Cercle de Paris (juin 2000)

La lamentable histoire d’une micro-secte néo-stalinienne

http://cercledeparis.free.fr/indexORIGINAL.html

cerclediscussionparis@yahoo.fr

Sur la crise de 1993-1996 Pourquoi sommes-nous sortis du Courant communiste international?

C’est réellement sans plaisir qu’il nous faut évoquer l’ambiance délirante et morbide qui durant plus de trois ans, entre septembre 1993 et juin 1996, date de départ du dernier d’entre nous, a régné dans le CCI. Cela nous contraint à une nouvelle plongée dans des souvenirs particulièrement douloureux, dont l’évocation suscite encore chez nous un profond malaise.

Néanmoins ce travail de mémoire reste nécessaire. A l’instar des travaux, durant l’entre-deux-guerre, d’un Ignazio Silone, d’un Anton Ciliga ou d’un Boris Souvarine, certes avec une portée historique infiniment plus modeste, le Courant n’ayant pas l’ampleur du Komintern moribond (heureusement pour nous tous d’ailleurs), ce témoignage sur la machine à écœurer les militants et à détruire les personnalités, aidera on l’espère, à mieux faire comprendre notre départ. Des années durant les rancœurs se sont accumulées au sein du courant.

L’ambiance délétère dans toute la société au moment de la chute du Mur de Berlin, le battage médiatique autour de la supposée faillite historique du communisme, le recul de la lutte de classe, les erreurs d’analyse et de pronostic non reconnues du CCI, en particulier sur les années 1980 prétendues de vérité, l’isolement de l’organisation et le décès en décembre 1990 de MC [Marc Chirik] le vieux membre fondateur, tout a concouru pour qu’une crise éclate à l’automne 1993. Un climat malsain de suspicion

Rappelons brièvement les accusations portées par le Courant. Quatre militants, formant deux couples et vivant dans la même demeure, le fameux pavillon, étaient supposés former un clan aux profondes ramifications dans l’ensemble de l’organisation. Cette prétendue pieuvre aux tentacules internationaux, véritable organisation parallèle dont le critère d’appartenance se mesurait à l’aune des affinités personnelles entretenues avec les camarades du pavillon, était censée incarner un «esprit de cercle » hostile à « l’esprit de parti » défendu par le CCI. Très vite un militant du pavillon, JJ, fut accusé d’être le gourou de ce clan.

Au fur et à mesure du «débat» il fut taxé d’aventurier, de franc-maçon et pour finir de probable agent de l’État. Bref, depuis plus de vingt ans se cachait parmi nous une barbouze infiltrée ! Ainsi tout son passé fut totalement reconstruit en fonction d’un a priori : depuis toujours JJ était un individu douteux qui, par tous les moyens, voulait s’emparer du pouvoir ou alors, c’est selon, il n’avait cessé d’œuvrer à la destruction de l’organisation à partir de son centre pour le compte de la classe bourgeoise.

Techniques policières de harassement

Très rapidement nous fumes inondés de circulaires sur la sécurité, de contributions en tout genre sur la réalité du clan et de son gourou, de résolutions, de documents refaisant l’historique des sections dans l’atmosphère empuantie par le «débat». En plus des tâches ordinaires, il fut bientôt impossible de tout lire sérieusement. Pourtant, sans cesse, il fallait se prononcer, surtout les indécis, sur cette incontinence textuelle de mauvaise qualité

Ne pas soutenir totalement les actes d’accusation, c’était être un allié objectif de JJ, un élément «jetant le trouble» et par conséquent un ennemi de l’organisation. Ne rien dire, être dubitatif ou seulement nuancé, était pis encore

Beaucoup votèrent pour, mais sans commentaire, sans conviction, par suivisme au nom de l’intérêt suprême de l’organisation. Fétichisme stupide ! Beaucoup levaient la main (tout se fait au grand jour par «démocratisme») pour qu’on leur fichât tout simplement la paix, pour ne pas avoir à subir l’effrayant rouleau compresseur de la dépersonnalisation

Comme le soulignait déjà dans ses Mémoires le cardinal de Retz (1613-1679) : «Il faut souvent changer d’opinion pour être toujours de son parti.»

Non seulement les autocritiques étaient publiques mais aussi les hésitants fréquemment convoqués, sommés de s’expliquer sur leur comportement jusque devant une dizaine d’inquisiteurs. Cela est arrivé à quatre d’entre nous et à bien d’autres encore. Interdiction était faite aux hésitants de se parler entre eux. Ceux qui le firent furent vite dénoncés. La servilité de plusieurs «militants» trouva là l’occasion de s’exprimer pleinement.

Il est remarquable de constater que les plus prompts à accabler les éléments «troubles» furent généralement promus à de plus grandes responsabilités à l’intérieur des organes centraux. La malhonnêteté d’esprit érigée en règle Impossibilité donc de créer une tendance au nom de la sacro-sainte unité de l’organisation. De toute façon, interdiction était faite de parler politique sans relater l’intégralité des propos à l’organisation. Cela était valable à l’intérieur même des couples. Comme dans les sectes, on insista pour que les deux couples du pavillon se séparent. Pendant ce temps tous nos petits Vichinski ne se privaient pas de conciliabules.

La malhonnêteté était à son comble quand on sait que le parti de l’accusation tenait des «petites réunions secrètes» (illégales d’un point d’un point de vue statutaire), que toutes les résolutions importantes étaient discutées au préalable et rédigées en commissions, les réunions de sections ne constituant que des chambres d’enregistrement où quasiment tous les votes étaient acquis d’avance. Les camarades accusateurs avaient bien adroitement réussi à faire passer leur politique d’élimination de certains pour l’expression la plus haute du souci de défense de l’organisation.

Car ces accusateurs, souvent de vieux militants, ne pouvaient pas, aux yeux de la majorité des camarades, se tromper, manigancer. C’était inconcevable, le parti, ses chefs, cela vaut aussi pour Marc Chirik, ont toujours raison. Sinon... la remise en cause donne le vertige. A cette époque, les militants du CCI étaient incapables d’une pareille remise en question.

Beaucoup, désemparés de ne plus avoir de leader historique depuis la mort de Marc, se devaient d’en choisir un autre. L’absence de chefs n’est pourtant pas une marque de débilité du prolétariat, sinon dans la bouche de ceux qui le déplorent : c’est exactement l’inverse. Des arguments fallacieux sur Bakounine

Le grand argument du CCI, pour étayer la véracité de ses accusations, consistait à rappeler que ce que nous étions en train de vivre s’était déjà posé, jadis, dans le mouvement ouvrier. Mais, surtout, et c’est là que tout dérapait, le parallèle, ou plutôt l’identification, était totale.

En fait, nous revivions les mêmes événements. Ainsi JJ fut à plusieurs reprises comparé, dans son caractère et ses méthodes, à Bakounine qui, vers 1870, avait cherché à infiltrer et diriger l’Association Internationale des Travailleurs, dont Marx fit partie, en créant une société secrète. Comme lui, il était un aventurier et très probablement un agent de l’État. Cette dernière accusation concernant Bakounine - et dont Marx se fit l’écho - est d’ailleurs on ne peut plus fragile. Bakounine, un agent de l’État tsariste ? Nous ne sommes pas des partisans de l’anarchiste russe, pour autant, on ne peut pas affirmer n’importe quoi à son sujet.

Ainsi dès 1918 le spartakiste, Franz Mehring, ami de Rosa Luxembourg, écrivait dans la biographie qu’il consacra à l’auteur du Capital que «(...) vouloir le perdre de réputation (Bakounine) pour des raisons de divergences d’opinion, une telle attitude était inexcusable ; c’est Marx malheureusement qui en porte la responsabilité.» (Karl Marx, histoire de sa vie, Éditions sociales, 1983, p. 542)

Et d’ajouter plus loin (p.548) : «le déclin de l’Internationale était dû à tout autres causes qu’à l’existence de cette alliance secrète ; de toute manière, le pamphlet contre (elle) n’apporte même pas le moindre début de preuve que cette alliance ait réellement existé. Sur ce plan, la commission d’enquête nommée par le congrès de la Haye avait dû se contenter d’hypothèses et d’approximations».

Frantz Mehring conclut le point ainsi (p. 550) : «L’histoire réservera à Bakounine, en dépit de toutes ses erreurs et de toutes ses faiblesses, une place d’honneur parmi les pionniers du prolétariat international.» D’ailleurs, les bolcheviks après leur prise du pouvoir et ayant donc accès aux archives de la police tsariste, ne trouvèrent-ils pas eux-mêmes le moyen d’ériger en l’honneur de l’anarchiste une statue dans l’enceinte du Kremlin ?

Plus de 120 ans après «l’affaire Bakounine», le CCI, en véritable avant-garde, continue à colporter et singer de bien douteuses rumeurs. Idem en ce qui concerne le débat de 1903 à l’intérieur de la social-démocratie russe à l’issue duquel naquirent les fractions menchevique et bolchevique. La crise du CCI fut comparée à cette querelle qui éclata entre les partisans de l’esprit de cercle (le clan et ses adeptes) et ceux de l’esprit de parti (les accusateurs et leurs affidés). Contre-vérités sur la franc-maçonnerie Dans la même veine nous étions inondés de contributions «historiques» absolument délirantes au sujet de la franc-maçonnerie dont JJ était, parait-il, membre. Des mois durant nous discutâmes de cette question qui prit des proportions hallucinantes. L’organisation parvint à la certitude que JJ était franc-maçon sans pouvoir trancher sur le fait de savoir s’il agissait seul ou affilié à une loge précise (sic). Ainsi il nous parvint plusieurs textes et déclarations «démontrant» le caractère dangereux, profondément réactionnaire des francs-maçons et ce dès les XVIIIe et XIXe siècles puisque ces derniers étaient, d’après certains, intrinsèquement liés à l’aristocratie. Il faut pourtant raison garder. Comme à propos de Bakounine, on ne peut pas laisser passer n’importe quoi. Au risque de paraître un peu long sur la question franc-maçonne, cet aspect souligne combien, aveuglé par son fanatisme, le CCI a été capable d’un manque de rigueur qui confine carrément à l’imbécillité. Les faits sont éloquents. Dans le Dictionnaire encyclopédique d’histoire de Michel Mourre on peut en effet lire : «La franc-maçonnerie a incontestablement contribué à préparer le terrain de la Révolution française; elle étendit son emprise sur toute la France (en 1777, il existait environ 825 loges des deux obédiences); cependant son rôle a été exagéré, car à côté d’elle se développaient de nombreuses autres petites sociétés de pensée(...)

Durant tout le XIX° siècle, la franc-maçonnerie devait jouer un rôle politique occulte considérable en France. Le Grand Orient devint un des centres de la propagande rationaliste et, à partir du second Empire, républicaine. En 1877, à l’exemple du Grand Orient de Bruxelles, il rompit complètement avec les traditions religieuses de la franc-maçonnerie britannique et, au nom de la tolérance et du libre examen, il supprima la formule de reconnaissance au ‘Grand Architecte de l’Univers’ (Op. cit., vol. 2, p. 2272). K. Marx et F. Engels eux-mêmes, soulignent en 1844 dans La Sainte Famille, éd. Sociales p. 145 que : « (...) la Révolution française a fait germer des idées qui mènent au-delà des idées de tout l’ancien état du monde. Le mouvement révolutionnaire, qui commença en 1789 au Cercle social, qui, au milieu de sa carrière, eut pour représentants principaux Leclerc et Roux et finit par succomber provisoirement avec la conspiration de Babeuf, avait fait germer l’idée communiste que l’ami de Babeuf, Buonarroti, réintroduisit en France après la révolution de 1830». D’après l’historien Morris Slavin, (Cahiers Léon Trotsky n° 68 de décembre 1999 p. 53) le Cercle social serait une loge maçonnique

Et qui fut donc Philippe Buonarroti (1761-1837), ce précurseur du socialisme selon Marx, ami de Babeuf ? Arthur Lehning, un des fondateurs de l’Institut d’Histoire Sociale d’Amsterdam, dans son ouvrage De Buonarroti à Bakounine, (éditions Champ Libre, 1977, page 54), affirme que : «Juste après son arrivée à Genève, en 1806, Buonarroti devint membre et vénérable de la maçonnique ‘loge des Amis sincères’, qui en 1811, après avoir été dissoute par les autorités pour propagande républicaine, fut réorganisée sous le nom de ‘Triangle’. Pendant son séjour à Genève il fonda une nouvelle société : les ‘Sublimes Maîtres parfait’. Son objectif n’était plus seulement de combattre Napoléon en France et en Italie et d’établir la République. Il s’agissait désormais d’une société internationale de révolutionnaires européens dont le but était de républicaniser l’Europe.» Le CCI récrit l’histoire à sa convenance En conséquence on constate que les pionniers du socialisme ont pu être étroitement mêlés à des groupes d’obédience maçonnique.

Pour terminer, dans l’ouvrage très bien connu de P-O Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871 (La Découverte, 1996, p. 247-248) on peut lire ceci : «Les francs-maçons s’étaient réunis (...) au théâtre du Châtelet. La Commune reçut les délégués dans la cour d’honneur de l’Hôtel de Ville. ‘Si une seule balle les touche (les Communards) dit Thirfocq (le représentant de la franc-maçonnerie), les francs-maçons marcheront d’un même élan contre l’ennemi commun (...) ‘Jules Vallès, au nom de la Commune, tend son écharpe rouge (...) une délégation de la Commune reconduit les frères jusqu’au temple de la rue Cadet. etc.»

Et on pourrait ajouter bien d’autres citations. Ainsi nombre de francs-maçons se sont battus aux côtés des Communards. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les partis socialistes de la II° Internationale aient compté un certain nombre de francs-maçons, notamment en France, y compris au moment de la formation des tous premiers partis communistes. Pour nombre de militants socialistes de cette époque, le combat réformiste pour une république laïque et «sociale», se confondait bien souvent avec l’idée communiste. Mais pour le savoir, encore faut-il lire autre chose que la bouillie interne !

Il y a en fait dans le CCI, hormis chez quelque uns, une incroyable ignorance de l’histoire du mouvement ouvrier. Les grands événements sont connus à travers la littérature interne, très peu en consultant directement les sources. Le schématisme, le simplisme sont donc terribles. Non seulement l’organisation a refait l’histoire du CCI, mais elle a réécrit à l’aune de sa propre ignorance l’histoire tout court. Cependant la malhonnêteté intellectuelle, la volonté de dissimulation, l’escamotage, n’y sont pas non plus étrangers. Une «justice» pire que celle de la bourgeoisie ! Enfin on ne peut pas passer sous silence la création d’une commission d’enquête (sic) composée de «camarades au-dessus de tout soupçon», en fait choisis et par conséquent totalement acquis aux procureurs. Leurs «solides convictions» leur fit accomplir un véritable travail de flic.

Plusieurs mois durant cette commission contre le sabotage, véritable Tchéka en réduction, auditionna des dizaines de camarades, certains de nombreuses fois. Toutes les questions, y compris les plus intimes, on imagine, étaient abordées, notées et dûment enregistrées. La moindre hésitation à répondre, un simple bafouillage et surtout la plus petite contradiction entre deux entretiens étaient retenues contre vous. La plus infime erreur vous accablait, vous vouait aux gémonies. Dans un tel climat de suspicion, de dépersonnalisation, et il faut bien l’avouer de terreur, cela pouvait plus d’une fois arriver.

A bien des égards la «justice» rendue par le CCI est pire que celle de la bourgeoisie. Dans la justice bourgeoise c’est à l’accusation de faire la preuve de la culpabilité de l’accusé, si elle en est incapable, l’accusé est libre.

Avec la «justice cécé-hyène» c’est à l’accusé d’apporter la preuve de son innocence. S’il n’y parvient pas, tant pis pour lui, il est condamné. Quelle régression ! Et s’il y parvient ? C’est pareil, car dans le CCI, les procès ne sont que des mises en scène destinées à entériner des décisions déjà prises. Jadis dans les sociétés barbares germaniques, avant la naissance de l’individu, c’est toute la famille du condamné, tout son clan qui subissait la sentence, pour peu bien sûr que l’accusé ait quelque chose à se reprocher. C’est un peu ce qui s’est passé dans l’affaire JJ sauf que, en l’occurrence, circonstance aggravante pour l’organisation, le CCI a été incapable de prouver quoi que ce soit de sérieux à l’encontre de ce camarade. On espère que la justice de la société communiste qu’ils nous promettent et dont ils se proclament l’avant-garde, sera au moins égale à celle de la bourgeoisie ou à défaut à celle des sociétés germaniques du VIe siècle de notre ère. On y a tous grandement intérêt.

Le CCI s’est bien gardé de publier dans sa presse la réponse du groupe italien Battaglia Comunista (membre du BIPR) au sujet du cas JJ et d’un éventuel jury d’honneur. En novembre 1996, dans une lettre dont JJ a eu communication, cette organisation affirmait en effet ceci : «Si le contenu du dossier est vrai, nous, on se serait débarrassé d’un JJ bien avant. Mais de là à soutenir les accusations du CCI sur la nature ‘d’agent de l’Etat’ d’un de ses ex-militants il y a un gouffre que nous ne pouvons ni ne voulons franchir.» Ainsi l’ex-compagne de JJ, les proches, tous ceux qui, lucides, refusaient l’amalgame, ont été punis, salis, broyés. Il y a d’étranges similitudes avec l’atmosphère qui prévalait dans l’ensemble des partis communistes durant les années 20, pendant cette phase de sectarisation à appellée la «bolchévisation». Enfin que dire du fait que pendant plus de trois ans, soit cent cinquante-six semaines, coupés du monde, nous n’avons parlé que de ça dans toutes, et croyez bien qu’ elles sont nombreuses, nos réunions internes ? Que penser du fait qu’après la réunion plénière hebdomadaire nous en remettions une seconde couche en réunions de commissions (certains camarades avaient, c’était fréquent, jusqu’à trois réunions par semaine) ? Et comme cela ne suffisait pas encore, on organisa même des séances spéciales supplémentaires le week-end, toujours sur le même sujet

Que retenir du fait que trois jours durant, de 9 heures à minuit passé, le Xe Congrès international fut presque totalement consacré à ces questions relatives au clan et à son gourou JJ ?

Qu’en déduire, sinon que l’esprit de secte, les pratiques policières, bref la dégénérescence nous avait très sérieusement gangrenés.

Des injures de type stalinien

Que penser des qualificatifs de «parasites» dont le CCI affuble les contestataires issus de ses rangs ou la quasi-totalité des groupes politiques d’ultra-gauche, à l’exception des bordiguistes du PCI et de Battaglia Comunista ? Qu’en conclure sinon que ces insultes on les a rencontrées continûment dans la bouche des staliniens et des organisations fascistes de l’entre-deux-guerre ? Durant cette époque particulièrement sombre, le parasite était soit l’hitléro-trotskiste pourchassé par la Guépéou, soit le juif persécuté par la Gestapo. Les verdicts du CCI qui s’abattent sur les démissionnaires laissent songeur : «Si tu refuses de devenir un compagnon de route tu deviendras un parasite ou un cadavre».

Lors des années 1950, Jacques Duclos prédisait déjà aux démissionnaires du PCF, écœurés par le fameux XX° congrès du PCUS et la répression en Hongrie de 1956, que : «En dehors du parti il n’y a rien, en dehors du parti tu es mort

Comme le souligne [l’ancien membre de Socialisme ou Barbarie] Claude Lefort dans une interview donnée à l’hebdomadaire L’Express le 4 février 1999 : Le communiste peut être un homme sensible, mais il est insensible au malheur des autres au nom de la conscience de classe. C’est la conscience de classe qui donne le feu vert à la violence impitoyable à l’égard des adversaires (...) même quand elle s’exerce contre des communistes libéraux (...) Ceux qui quittent le PCF se disent qu’en dehors de lui rien n’est possible, rien n’est pensable. Un communiste qui venait de rompre en 1956 m’a dit textuellement : «Comment peut-on penser quand on est seul ?» Ce comportement pourrait s’appliquer à un bon nombre de militants du CCI.

Un ALIBI qui a fait ses preuves : celui du COMPLOT

Bien entendu, le CCI pourra prétendre que la passion qu’avait JJ pour les questions ésotériques méritait le traitement qu’il a connu. Nous répondrons que sa passion pour ces phénomènes n’en fait pas pour autant un adepte de la franc-maçonnerie et autres sciences occultes. Un passionné de questions religieuses ne devient pas pour autant curé. Parmi nous six, aucun ne s’est réellement pris de « goût » pour ces «questions». En fait, l’engouement pour de tels «problèmes» était déjà la traduction d’une dégénérescence de la vie interne, de la capacité théorique du groupe. Une organisation vraiment saine, dynamique, cherchant à comprendre le passé et le présent, effectuant un véritable travail intellectuel et militant n’aurait jamais eu d’enthousiasme pour l’ésotérisme et autres sujets aussi ridicules.

C’est la pourriture interne, déjà à l’œuvre depuis des années, qui explique pourquoi il s’est trouvé des militants capables de se passionner pour ces fadaises. En effet, parmi les nombreux violons d’Ingres de JJ relatifs aux associations secrètes de la bourgeoisie, il y en avait un de particulièrement récurrent : celui de la synarchie. Laissons la parole à l’historien Olivier Dard qui à ce sujet a écrit un ouvrage des plus pertinents :

«Constamment recyclée depuis cinquante ans, la synarchie s’inscrit là dans une vision de l’histoire marquée du sceau du déterminisme et de la décadence de la nation française (...) A l’extrême-gauche, au nom d’un discours anti-capitaliste, comme dans le cas de l’ultra-droite, la vision de l’histoire est de nature conspirative (...) La thématique de cette prose est fondée sur une idée unique : la politique contemporaine serait gouvernée par des sociétés secrètes, dirigées elles-mêmes par des ‘Supérieurs inconnus’ et les principales figures de l’histoire contemporaines, d’Adolf Hitler à Charles de Gaulle, seraient de ‘Grands Initiés’ (...) Elle renvoie aujourd’hui comme hier à l’idée d’un complot technocratique; la période de l’Occupation n’en aurait été que le premier avatar mais il se serait perpétué à travers la construction européenne, la montée des énarques dans la vie politique et la mondialisation (...) Les spéculations sur l’idée de complot invitent à s’interroger sur la place et la dimension des mythes ainsi que sur le rayonnement de l’irrationnel dans des sociétés aussi techniciennes, développées et ‘désenchantées’ que les nôtres (...) A cela il faut ajouter le sentiment d’impuissance que donne la classe politique à une partie de l’opinion (...) Dans cette perspective, le présent serait un vivier enrichissant et le passé, un réservoir inépuisable de références. Des Templiers aux Illuminés de Bavières, de Jean Coutrot à la Trilatérale, le temps n’aurait guère d’épaisseur mais l’histoire aurait un sens, celui du complot permanent.» (La synarchie, le mythe du complot permanent, Perrin, 1998, p. 179, 180, 184 et 186). Mais finalement qu’a fait JJ sinon pousser jusqu’à l’absurde la vision de tous les rapports sociaux qu’a le CCI ?

Dans sa presse comme dans la bouche de ses militants tout n’est que complot, manipulation, préméditation, calcul, machiavélisme de la part de la bourgeoisie qui contrôle tout. Combien de manœuvres bourgeoises dont le prolétariat a été la victime, le Courant n’a-t-il pas «dévoilées» ? Depuis vingt ans, des centaines. Il ne s’agit pas pour nous de nier le fait que la bourgeoisie manœuvre. Elle le fait, bien évidemment. Néanmoins pour le CCI le recours systématique à ce type d’argumentaire permet très souvent l’économie d’une analyse plus fouillée et, par-dessus tout, ouvre la porte aux spéculations les plus fantaisistes et irrationnelles. Si pas mal de militants ont pu partager les passions de JJ pour l’ésotérisme, véritable quintessence de la théorie du complot, c’est que le terrain était propice. D’ailleurs, en définitive, le CCI n’a fait qu’appliquer les mêmes raisonnements que JJ en se présentant comme la cible d’un complot ourdi par la bourgeoisie, ses services secrets, les francs-maçons, le milieu politique parasite et une secte à l’intérieur de l’organisation. JJ a beau avoir été exclu, chassez le surnaturel, il revient au galop !

C’est le même gros délire, qui voit partout, à l’extérieur et à l’intérieur, des ennemis qu’il faut abattre. C’est la même pathologie, celle de la paranoïa, stade suprême de la décomposition théorique. Pour en finir avec l’infâme Néanmoins, sur le plan organisationnel, la théorie du complot présente un avantage considérable. En effet, elle peut permettre d’accroître la cohésion interne pour les militants qui restent, pour ceux qui adhèrent au mythe de la conspiration.. Et comme le dit encore Lefort dans l’entretien déjà cité : «Le militant communiste fanatique, est un exemple parfait de ce que j’appelle la ‘capture’ par le Parti. Et cette capture va de pair avec l’image d’un Autre maléfique auquel on prête une puissance imaginaire. Ce qui compte pour le militant, c’est d’être inclus dans le ‘nous autres communistes’ ».

Ce texte est loin d’être exhaustif. Il y a eu bien davantage d’insultes, de bassesses, de traquenards, de menaces de toutes sortes. Pour plus de détails, même si bien entendu nous ne partageons pas l’exposé qui y est fait, nous renvoyons les lecteurs de notre bulletin qui souhaiteraient d’aventure avoir plus de détails à celle de la brochure du CCI intitulée : La prétendue paranoïa du CCI. Ses auteurs prétendent en la circonstance faire œuvre d’esprit de parti, nous constatons, navrés, que cette publication démontre que du Courant, tout esprit est parti. Nous faisons d’ailleurs l’observation que, depuis un certain temps déjà, il renonce à en faire la publicité. En aurait-il pris honte ?

Cette brochure prétendument politique, en fait pitoyable tissu de mensonges, bréviaire haineux d’attaques personnelles vaut pourtant d’être consultée. Malgré la nausée qu’elle suscite, elle restitue dans une certaine mesure seulement, l’esprit du Courant et la «joyeuse» ambiance qui régnait alors dans l’ensemble de l’organisation. Ainsi, à partir du moment où chacun d’entre nous a pu constater individuellement que l’ainsi désigné «combat pour l’esprit de parti» se résumait à en réalité à de lamentables lynchages, que, circonstance aggravante, toute l’organisation faisait sienne cette gangrène et que par conséquent tout retour en arrière était impossible, nous avons préféré quitter cette maison d’aliénés.

Sans concertation aucune entre nous six, nous sommes partis chacun dans notre coin, à l’instar d’une bonne dizaine d’autres militants, déboussolés, écœurés. Bien qu’il soit devenu inutile à l’émancipation du prolétariat, nous ne disons pas que le Courant communiste international s’est converti en une organisation bourgeoise. Il garde des positions de classe internationalistes qu’il a d’ailleurs exprimées à l’occasion de la guerre au Kosovo en 1999. Cependant nous ne pouvons que constater la stupéfiante dérive interne qui, elle, est proprement sectaire, marquée par les stigmates du stalinisme. La question de la fonction et du fonctionnement de l’organisation, du rapport entre les deux, est hautement politique ; elle est très révélatrice de l’essence d’une structure de groupe. C’est beaucoup plus qu’un simple problème de forme. La forme, c’est du fond qui remonte à la surface.

* Cette publication constitue au demeurant une réponse au texte de rupture du camarade RV, inclus, qui dénonçait la lamentable trajectoire du CCI. Un second texte, rédigé par la camarade SK, également ancienne militante du Courant, s’est attaché à son tour à répondre à la dite brochure, qui l’attaque nommément. Il a été diffusé par ses soins. Nous tenons à la disposition des lecteurs qui le demanderaient les copies que nous possédons de ce dossier (contre participation aux frais).

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