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théorie politique

Une lettre de Claude Bitot sur la gauche communiste italienne, 14 sept. 2016

Publié le 28 Septembre 2016 par Claude Bitot in Politique

Paris le 14/9/2016

... Bravo ! pour ce dictionnaire. Peut-être Dauvé ne méritait pas d’être cité n’ayant jamais de près ou de loin appartenu à la Gauche communiste d’Italie.

... En ce qui concerne l’histoire de ce courant les faits ... sont exacts : internationalisme pendant la guerre, Livourne 1921, contre la bolchevisation 1925, retrait de Bordiga sur son Aventin à partir de 1930, Bilan 1927, divergence en son sein à propos de l’Espagne 1936, fondation du Parti communiste internationaliste 1943, une petite influence dans l’immédiat après-guerre puis déclin rapide de celle-ci, scission en 1951 qui donne lieu à deux PCI, décomposition de celui bordiguiste en 1980 au point qu’il n’en reste aujourd’hui plus que quelques lambeaux décharnés, mais le PCI dameniste ne vaut guère mieux dis-tu, qui n’est plus qu’une Tendance au sein « d’un milieu internationaliste en pleine déliquescence » écris-tu (p.166), donc si je comprends bien, qui concerne également le courant Germano-hollandais, dont il ne reste plus également grand-chose de vivant.

En ce qui concerne le contenu de ton texte de présentation, en particulier sa conclusion, je vais te faire quelques remarques. Ta critique porte essentiellement sur Bordiga. Critique que je peux partager avec toi sur certains points, entre autres sa théorie (tout à fait innovatrice, malgré son «invariance» affichée) selon laquelle la dictature du prolétariat ne peut être que la dictature du Parti. Mais tu as tort... de faire du bordiguisme un « ultra-léninisme » (p 168). Certes Bordiga s’est voulu un disciple de Lénine, mais sa pensée est bien différente de la sienne.

Lénine n’a jamais avancé une telle thèse à propos du rôle du parti. Un écrit comme L’Etat et la révolution où il fait l’apologie de la Commune, de la démocratie directe, où il cite Pannekoeck à propos de l’extinction de l’Etat, est un écrit « conseilliste » : pour Lénine la dictature du prolétariat est synonyme de démocratie prolétarienne, c’est-à-dire une démocratie comme on n’en a jamais vu, avec laquelle les masses prennent directement en main dans les soviets les affaires de l’Etat (un Etat-commune c’est-à-dire en voie de dissolution) ; idée qu’on retrouve avec les Thèses de Lénine sur la démocratie bourgeoise et la dictature du prolétariat » (Ier congrès de l’I.C.1919, Maspero 1969).

Tu me diras que dans leur pratique les bolcheviks ont fait tout autre chose, ce fut le parti qui exerça le pouvoir et non les soviets. Mais s’il en fut ainsi ce n’est pas à cause de ce que l’on croit – une sourde volonté de leur part de s’accaparer le pouvoir –, ce fut en raison des circonstances, Lénine se rendant compte que les masses s’autogouvernant en Russie c’était une blague, une douce utopie, et en bon pragmatique qu’il était, il changea son fusil d’épaule en attendant des jours meilleurs… qui ne vinrent jamais, mais ceci est une autre histoire.

Quant à Bordiga, va-donc lui parler de démocratie prolétarienne… D’ailleurs ce n’est pas par hasard s’il fait silence sur l’Etat et la révolution (qui eut pour effet de rallier au bolchevisme pas mal d’anarchistes).

Quant à la conception du parti n’en parlons pas : pour Lénine c’était le centralisme démocratique qui devait le régir, c’est-à-dire la libre discussion en son sein et une fois en congrès les décisions prises, non pas l’interdiction des tendances (comme le fit le stalinisme), mais le ralliement de tous à l’opinion majoritaire ; pour Bordiga c’était le « centralisme organique », c’est-à-dire une espèce de vision toute idyllique – et mystique – d’un parti compact fait d’un seul bloc monolithique, et toute désincarnée d’un parti fonctionnant sans statuts, sans congrès, sans débats.

Tu me diras encore que Lénine interdit les fractions dans le parti, mais ça, encore une fois, c’était en raison d’une situation épouvantable existant en 1921 en Russie (famine, ouvriers retournant à la campagne, etc.).

Comprend moi bien, je ne suis pas en train d’adhérer au « léninisme » – j’ai pris mes distances avec le marxisme toutes tendances confondues -, simplement je rappelle ce qui appartient en propre à Lénine et en propre à Bordiga. Celui-ci n’est pas « léniniste », en l’occurrence un «ultra», un « exagéré » de celui-ci, il ne l’est pas du tout. Le« bordiguisme » c’est autre chose, Bordiga est « bordiguiste » voilà tout.

Mais je vois bien pourquoi tu penses cela : pour toi, être pour un parti, au sens que celui-ci joue un rôle dirigeant dans la lutte révolutionnaire et donc ne se contente pas de jouer un simple rôle «spirituel», c’est être « léniniste » et comme Bordiga en rajoute une couche en disant carrément que la dictature du prolétariat sera la dictature du parti, alors il ne peut être qu’un «ultra-léniniste».

La prémisse de ce syllogisme est évidemment fausse et donc débouche sur une conclusion erronée : le parti compris dans son acception pleine et entière (et non minimisée comme l’entendait Pannekoek) n’est pas une invention de Lénine, on le retrouve à chaque fois où dans l’Histoire le communisme paraissait être à l’ordre du jour, à commencer avec le parti de Babeuf en 1796, lui visant à renverser le pouvoir bourgeois du Directoire afin que commence le communisme et à mobiliser pour cela les masses des faubourgs.

C’est la présence du parti qui est un bon baromètre pour jauger si une situation est révolutionnaire car c’est seulement dans le parti (et non dans les conseils eux idéologiquement confus) qu’on trouve une ferme volonté d’aller en direction du communisme. Ainsi son absence durant la Commune est révélatrice, elle indique que celle-ci était de tendance plutôt proudhonienne, c’est-à-dire tournée vers un socialisme petit bourgeois, que communiste.

Même chose en ce qui concerne l’Espagne 1936 à propos de laquelle il y eut scission au sein du groupe Bilan. Là l’absence d’un parti véritablement communiste (qui donc aurait été autre chose que le POUM souteneur du Frente popular), indiquait qu’en Espagne ce qui était à l’ordre du jour ce n’était pas le communisme, mais le « communisme libertaire » (mis en avant par la FAI au congrès de Saragosse en mai 1936), c’est-à-dire un faux communisme, une variante du socialisme petit bourgeois de Proudhon, et encore plus, l’antifascisme qui, lui, emporta finalement la mise, y compris avec nos anars se retrouvant au sein du gouvernement républicain avec quatre ministres. Ce qui donne raison à ceux qui dans Bilan refusèrent de s’engager en Espagne.

Cela dit, je ne suis pas aveugle, je ne dis pas qu’il ne s’est rien passé de révolutionnaire en Espagne – comme durant la Commune d’ailleurs. Il y eut bien en Catalogne un début de révolution prolétarienne, c’est-à-dire une espèce de dictature anarchiste du prolétariat qui faisait, par exemple, que tout le monde à Barcelone s’habillait avec la mono des prolétaires (salopette) de peur d’être identifié comme bourgeois (donc d’être envoyé faire un paseo…la terreur rouge – ou plutôt noire et rouge – sans vilain parti bolchevik, ayant commencé à faire des siennes…).

Seulement voilà, ce n’est pas parce qu’un mouvement se fait prolétarien, qu’il est pour autant communiste. Cela dit, il est bien clair que résumer ce qui se passa en Espagne à une « guerre impérialiste opposant deux camps » (thèse bordiguiste reprise par Marc Chirik), tout en invitant les prolétaires des deux camps à se retourner contre leurs bourgeoisies respectives, devient proprement surréaliste quand on s’aperçoit que du côté de Franco en guise de « prolétaires » il n’y avaient que le tercio (la légion espagnole), les requetes d’Aragon et de Navarre (des petits propriétaires paysans, des traditionnalistes catholiques, les carlistes) et surtout les troupes de mercenaires marocains, ensuite les troupes fascistes italiennes et la Légion Condor allemande, la grande majorité du peuple étant, lui, du côté républicain, la partie de celui-ci qui n’avait pas réussi à s’enfuir lors de l’avance des troupes franquistes, donc qui se retrouvait piégée en zones occupée par elles, étant fusillée comme cela eut lieu à Seville, Malaga – en Espagne : « on fusille comme on déboise » dira Saint Exupéry.

Un autre point que je voudrais aborder c’est ta critique de l’ « invariancisme » que tu prêtes – à juste raison – à Bordiga. Il est évident que parler d’invariance à propos d’un « corps de doctrine » avec lequel on ne change pas une virgule est ridicule. Marx et Engels eux-mêmes, sur la question de l’Etat, ont souligné comment la Commune les avaient amenée à modifier leur position (cela est abondamment commenté par Lénine dans L’Etat et la révolution).

Cela dit, il est incontestable qu’avec ce qu’on appelle le « marxisme » on a affaire à un ensemble de positions philosophique, historique, économique, politique qui constitue une doctrine bien particulière. Que dans tel ou tel domaine il puisse être apportées certaines précisions, donc y avoir un certain enrichissement, d’accord, il n’en reste pas moins que le marxisme forme un bloc idéologique suffisamment stable pour être reconnaissable, qu’on peut facilement identifier, et donc qui ne peut varier en ce qui concerne ses points fondamentaux, sinon celui-ci deviendrait à la fin méconnaissable à force d’avoir varié ! Autrement dit il y a bien une certaine invariance du marxisme qui fait qu’il est, globalement, à prendre ou à laisser.

Moi j’ai fait le choix de le laisser estimant qu’il ne répond pas aux questions qui vont se poser avec la fin du capitalisme qui pointe à l’horizon – et encore je ne balance pas tout dans Marx considérant que son analyse du capitalisme est globalement juste. Mais le reste évidemment – le prolétariat de la grande industrie capitaliste comme sujet révolutionnaire, la lutte de classe qui mènerait à la dictature du prolétariat, la conception matérialiste (en fait déterministe) de l’histoire qui ferait qu’il faut considérer le communisme comme un fait déjà advenu, celui-ci héritier de la civilisation industrielle du capitalisme – je l’ai passé par-dessus bord. Je ne peux plus donc me dire « marxiste », mais pourquoi ça ? Parce que ce qu’il y a d’essentiel dans le marxisme (donc «d’invariant », ce qui constitue son originalité), je ne m’en réclame plus.

Autrement dit, c’est par rapport à cette « invariance » que je me situe. Toi tu pars en guerre contre le dogmatisme, le sectarisme. Bien. Car « la lumière, écris-tu, ne peut surgir d’une interminable relecture des ‘saintes évangiles’, qu’elles soient de Lénine ou de Bordiga, mais d’une confrontation honnête avec les positions communistes des conseils de la gauche communiste germano-hollandaises (KAPD et GIC) » (p. 167).

En quoi consiste une telle « confrontation honnête » ? Qu’on est obligé de reconnaître que les positions des communistes de conseils sont les seules justes et les seules vraies ? Tu ne le dis pas mais tu le laisses entendre, vu que dans ton texte n’apparaît pas l’ombre d’une ombre d’une critique de ces positions. Tu les présentes comme si elles étaient au-dessus de tout soupçon et tu n’as que des mots durs envers Lénine et Bordiga qui sont effectivement critiquables, mais aussi Pannekoek et Mattick théoriciens du « communisme de conseils » qui voient dans l’apparition des conseils ouvriers l’aspiration de la classe ouvrière au communisme.

Ce qui est faux. Jamais les conseils n'ont manifesté spontanément une telle inclination, se laissant, par exemple en Allemagne, dominer par le Parti social-démocrate, ce qui lui permit de facilement les bazarder ensuite. Ce que les conseils ouvriers ont exprimé c’est une aspiration à une plus grande démocratie – une démocratie directe avec des délégués révocables à chaque instant –, aspiration qui apparaît dès la Révolution française (et peut-être avant elle) avec les sections de sans-culottes, ensuite avec la Commune de Paris, mais sans que pour autant on puisse dire qu’il s’agissait là d’une aspiration des masses au communisme – ainsi dans la Révolution française ce n’est pas dans les sections parisienne de 1793 que le communisme surgit, mais dans ce petit groupe qu’était celui de Babeuf, « première apparition d’un parti communiste réellement agissant » dira Marx lui-même.

L’erreur de Pannekoek et Mattick c’est de ne pas avoir vu que historiquement c’est dans la forme parti que le communisme se cristallise et non dans la forme conseil, que donc la tâche du parti est, en profitant de leur type de démocratie, de les communiser afin qu’ils puissent devenir les organes du pouvoir prolétarien, parti, par conséquent, qui ne saurait se réduire à n’être qu’une simple force spirituelle, mais qui se doit d’être une force politique agissante, à commencer dans les conseils. C’était ça que signifiait le slogan bolchevik « tout le pouvoir aux soviets ! » lancé par eux en 1917 : ceux-ci, à condition qu’ils se rallient au communisme pourraient devenir la forme du pouvoir révolutionnaire. En fait, les bolcheviks n’avaient fait que conquérir formellement la majorité dans les soviets, ce qui ne voulait pas dire que ces derniers étaient arrivés à un niveau suffisamment apte pour exercer le pouvoir sans que le parti bolchevik s’en mêle, quant au communisme il ne pouvait en être guère question sinon que sous la forme d’un « communisme de guerre » qui n’était pas autre chose qu’un système de rationnement basé sur des réquisitions autoritaires à la campagne afin d’alimenter les villes affamées – ce qui ne manqua pas d’engendrer des mouvements de révolte parmi les paysans. Il faut donc faire une juste évaluation de ce que furent les conseils ouvriers. Mais voilà, il s’est créé un mythe de ceux-ci, particulièrement parmi les groupes « ultragauches » du mai 68 gauchiste libertaire qui virent là une bonne occasion de stigmatiser le « léninisme » comme étant « la maladie sénile du communisme ».

Bref, pour tout dire, j’ai l’impression que tu ne fais-là qu’opposer une doxa, léniniste et bordiguiste, à une autre doxa, elle disons pour faire court « conseilliste » : comme n’apparaît pas chez toi l’ombre d’un doute concernant le « communisme des conseils », je suis obligé d’en conclure que les positions de celui-ci sont pour toi un « invariant » auquel il ne faut pas toucher, qui font donc elles aussi partie des « saintes évangiles ». Autrement dit, ton anti-dogmatisme, ton anti-sectarisme ton anti-invariancisme est à géométrie variable. Maintenant si tu estimes que cela n’est pas juste de te prêter une telle position, à toi de me dire pourquoi. Ton explication de la fin du PCI bordiguiste n’est pas très claire.

En tout cas à te lire il semble que son éclatement final est dû à l’activisme à propos du soutien aux luttes de libération nationale. D’accord je n’étais plus depuis longtemps dans ce « parti », mais je ne crois pas que cet activisme-là fut la cause profonde de son éclatement. Tu le relèves toi-même, c’est après mai 68 que ledit parti se mit à sortir – c’est très relatif – de son ghetto, celui-ci se mettant à attirer des éléments issu du mouvement de mai 68. Qui étaient ces éléments ? Si le PCI de 1943 avait dans l’immédiat après-guerre attiré à lui des ouvriers (dont certains venaient du mouvement partisan) et donc avait une forte composition ouvrière, ce n’était plus le cas du parti bordiguiste dans l’après-68 : il s’agissait de cette fraction radicalisée de la petite bourgeoisie qui avait cru qu’avec mai 68 la révolution allait bientôt être à l’ordre du jour, et qui avec le PCI faisait un choix idéologique de type partitiste (tandis qu’avec RI, par exemple, elle faisait un choix idéologique plutôt conseilliste).

Je ne fais pas dans l’ouvriérisme, mais quand même, pour un courant qui prêchait la révolution prolétarienne pour bientôt, mais qui ne recrutait que des étudiants, des gens qui travaillaient dans les institutions d’Etat comme profs, en tout cas qui n’avaient rien de « prolétaires » mais faisaient partie de cette nouvelle classe moyenne que le néocapitalisme dans sa modernité avait créé, cela la fichait mal, sonnait faux : où était donc passée la classe ouvrière qui depuis 68 était en train, soit disant, de retrouver son chemin de classe si elle était particulièrement absente dans une telle organisation ? Elle était absente car en fait il n’y avait aucun signe probant et sérieux de son retour sur la scène historique, c’était toujours le temps de la « contre-révolution » (diagnostic complètement à côté de la plaque vu que pour qu’il y ait contre-révolution cela implique qu’il y ait révolution !).

Mais pour tous nos petits bourgeois radicalisés il ne faisait pas de doute que cela allait « repartir ». Dans le PCI ils se faisaient le cinéma léniniste de la conquête de la classe ouvrière à qui il fallait apporter la bonne parole révolutionnaire (du côté du CCI c’était à peu près du pareil au même). Ils se voyaient déjà comme au temps du IIe congrès de l’Internationale communiste, donner leurs instructions aux prolétaires du monde entier (je me rappelle d’avoir vu une affiche du PCI avertissant que ce serait pour bientôt « la guerre ou la révolution »…), une attention spéciale devant toutefois être portée aux « travailleurs immigrés », eux particulièrement exploités, donc susceptibles d’être plus réceptifs aux idées révolutionnaires, d’où leur « action » (comme les maoïstes) dirigée contre les foyers de la Sonacotra.

Quand j’ai rencontré Axelrad en 1984 ou 1985 il m’a soutenu dur comme fer que « cela pouvait marcher », il y avait moyen selon lui de créer un parti « compact et puissant » capable d’entraîner le prolétariat à faire la révolution. Mai 68 lui avait à lui aussi fait tourner la tête ! Mais alors comment expliquer l’éclatement dudit parti ? Sa cause profonde, et c’est là où je veux en venir, fut que cette schizophrénie idéologique qui consistait à voir quelque chose qui n’existait pas (une reprise de la lutte révolutionnaire), cette coupure donc avec le réel, finit au début des années 1980 par voler en éclats et se fracasser contre le mur de la réalité – car « les faits sont têtus » disait Lénine…

Mais toi j’ai l’impression que tu n’as pas bien réglé ton compte avec cette période continuant de penser, selon ton critère basiste, qu’exista bien une intense période de lutte des classes, avec les grèves sauvages qui éclataient, ainsi durant « l’Automne chaud » italien avec ces « jeunes ouvriers radicalisés rendus enragés par la collaboration syndicats/patronat et dont le mot d’ordre était vogliamo tutto » (p.131), tout cela étant susceptible de se transformer en vague révolutionnaire qui allait anéantir la société capitaliste et bourgeoise (si je déforme ta pensée éclaire moi).Tu penses cela car tu penses que ce n’est que partie remise, en émettant l’hypothèse (rien n’est donc sûr) qu’il y aura « un tsunami prolétarien mondial au XXIe siècle » (p.157). C’est à propos de l’idée que tu te fais de celui-ci que je vais maintenant t’entretenir.

Alors « la violence sera inévitable » dis-tu, mais ton questionnement est le suivant : « à la terreur de l’Etat, les damnés de la Terre opposeront-ils nécessairement une contre-terreur radicale en laissant un parti unique agir en leur propre nom et se substituer à leur propre volonté » ? Que veux-tu dire ? Que du moment qu’un parti ne s’en mêle pas la violence, la terreur (« rouge ») exercée directement par les masses c’est tout bon, elle acquerrait tout à coup un brevet d’honorabilité et serait alors porteuse d’une émancipation humaine, d’une nouvelle société où il ferait bon vivre ?

Ce que je conteste radicalement : jamais la violence des opprimés et des exploités contre leurs oppresseurs et exploiteurs, celle spontanée, directe, brutale, n’a été autre chose que du ressentiment, c’est-à-dire une action animée par un sourd désir de vengeance qui fait que la victime d’hier se transforme vite en bourreau. Depuis les « aristos à la lanterne » et les têtes promenées au bout d’une pique c’est toujours ça qui s’est joué dans les révolutions. Bref, je ne crois pas aux vertus de la lutte des classes portée à son paroxysme, à celles de la « haine de classe ». Un Bordiga tablait là-dessus. Tu le relèves toi-même, il s‘en foutait que la révolution soit faite par une masse d’inconscients, l’important était qu’elle laisse agir son « instinct de classe », d’où son mépris pour tout ce qui était culturel, tout ce qui cherchait à l’éduquer, l’élever. Mais il me semble que toi aussi tu flirtes plus ou moins avec ce type d’idée quand tu évoques la « violence de classe » des opprimés « répondant à la terreur des classes dominantes », t’imaginant qu’il pourrait en sortir autre chose qu’une épouvantable guerre civile.

Dans mon manifeste je le dis clairement : ce type de révolution classiste c’est fini ! Elle ne reviendra plus. D’une part parce qu’il est tout à fait faux de penser que le capitalisme va se mettre – comme tu le suggères – à gouverner par la terreur et pousser ainsi les masses à réagir violemment ; le capitalisme, depuis déjà un bon bout de temps, gouverne autrement, au moyen de la consommation de masse, de l’Etat-providence, et il en sera ainsi jusqu’à ce qu’il s’écroule, ce qui fait qu’il n’y aura contre lui que des criailleries, des protestations et des gesticulation parfaitement inoffensives.

D’autre part, il n’y a plus dans l’actuel capitalisme finissant une classe susceptible de faire une révolution, le prolétariat (au sens sérieux du terme et non galvaudé qui fait que tout ce qui est salarié est « prolétaire »), comme le système qui l’a engendré, est une classe déclinante diminuant en nombre comme une peau de chagrin.

Tu es en retard d’une révolution mon vieux. Celle-ci sera le fait d’une masse qui n’aura plus les caractéristiques d’être une classe que j’appelle une non-classe immense majorité de la société ; ce qui changera beaucoup de chose quant à son déroulement, entre autres, de cesser de ressembler à une impitoyable guerre sociale vu que sous le choc de l’effondrement du capitalisme les classes et demi classes déjà actuellement en voie de dissolution, auront à ce moment-là toutes pour ainsi dire cessé d’exister.

Ce qui permettra de faire une révolution un peu plus civilisée, sans Tchéka bolchevique, et aussi sans foules déchaînées pendant à la lanterne les aristos… C’est pourquoi j’ai intitulé mon troisième livre Repenser la révolution – même si maintenant je l’écrirais un peu différemment.

Bien à toi, Claude

PS. J’ai écrit ces quelques remarques à propos de ton texte non dans un but polémique..., mais pour qu’il y ait entre nous « une honnête confrontation » pour reprendre ton expression, donc pour entamer un dialogue ... en espérant que tu es de ton côté disposé à l’entreprendre, vu que jusqu’à maintenant il n’a pas eu vraiment lieu. Je te fais cette invitation car j’estime que tu es un des rares individus qui sorti du CCI (ou d’ailleurs) fait preuve de suffisamment d’énergie pour ne pas se laisser aller à l’amollissement, cela en entreprenant un travail historique tout à fait respectable, même si sur certains points je suis en désaccord...

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