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théorie politique

Fatal, fatalisme? un inédit de Louis Blanqui: une adresse à tous les défaitistes d'aujourd'hui...

Publié le 11 Février 2017 par pantopolis in philosophie politique

 

Louis Blanqui

 

Fatal, fatalisme, fatalité

 

28 juillet 1868

 

 

 

LOUIS  BLANQUI, 1868

[239] Fatal, fatalisme, fatalité,… mots qu’il importe de bien définir, sous peine de tomber dans la confusion et la niaiserie.

La Fatalité est-elle le gouvernement de l’univers par des lois éternelles et immuables, inhérentes à la matière elle-même et indépendantes de tout caprice personnel ? Quoi de plus évident ? Le contraire serait le chaos. La pensée elle-même, dans ses plus fantasques évolutions, demeure l’esclave de la force qui engendre ses phénomènes. Ainsi entendu, le fatalisme, c’est le sens commun.

Mais, par Fatalité, entend-on la nécessité inéluctable de tout événement, grand ou petit, tel qu’il s’est réalisé ? Est-ce, en un mot, la consécration de la formule […] : « C’était écrit » ? Les hommes, voire les peuples, ont-ils une étoile ? Napoléon croyait à la sienne. Elle l’a conduit à Sainte-Hélène. Du reste, ce n’est pas ce qu’elle a fait de pis.

Ce fatalisme-là est une maladie mentale des plus dangereuses, capable de perdre les nations aussi bien que les individus. Il faudrait en rire, si elle ne donnait tant à pleurer. Pas d’ineptie qui touche de plus près au crétinisme. Tout est fatal. Ce qui arrive devait arriver, car c’est arrivé. Pourtant, un grain de sable pouvait-il modifier le cours des choses ? Non ! Le grain de sable ne se rencontre point, parce qu’il ne devait pas se rencontrer. C’était écrit.

On fabrique ainsi de la fatalité à discrétion. Je vais me moucher de la main gauche, et non de la main droite… Voilà ! Eh [240] bien, il était fatal qu’en dérision de la Fatalité, je changerais mon mouchoir de main. Prendrai-je ou non ma canne pour sortir ? Si je la prends, l’affirmative était fatale, et si je ne la prends pas, non moins fatale la négative. « — Pile ou croix ? — Croix ! — C’est pile. J’ai gagné. C’était fatal. Il eût été aussi facile à l’univers de s’effondrer qu’à la pièce de tomber croix, puisqu’elle devait tomber pile. » Qu’un acte soit le résultat de la volonté ou l’effet du hasard, il est également l’œuvre du destin. C’était écrit.

Ceci n’est que burlesque. Mais bientôt le sérieux s’en mêle… Une bataille perdue ?… Fatal ! … La liberté détruite ? Fatal encore… Le sang versé à flots, les villes en flammes, une nation anéantie ?… Fatal, toujours Fatal ! Pas une larme à verser. Pas un mot à dire. Personne n’y pouvait rien. C’était la marche inévitable de l’Humanité, et comme au demeurant, l’Humanité progresse, tout est pour le mieux. Si elle se casse une cuisse en chemin et geint sur son grabat un millier d’années, qu’importe ? La cuisse cassée entrait dans les nécessités de son développement. Et, après tout, qu’est-ce que trente générations sacrifiées ? Moins que rien. La nature soigne l’espèce et s’inquiète peu des individus.

À la bonne heure. Mais comme il s’agit ici d’une théorie qui érige le fait en droit et légitime tous les crimes couronnés du succès, avant de répéter avec elle : « Le brigand qui triomphe est un héros, le juste qui succombe un coquin ou un niais », il est bon de demander à cette théorie ses passeports scientifiques et de les vérifier de près. S’ils sont en règle, si tant d’iniquités et de catastrophes rentrent en effet dans les fatalités de la nature, il faudra courber la [241] tête avec tristesse devant ce terrible oukase, sous peine des maux plus grands encore qui puniraient toute résistance à la nécessité. Par contre, il n’y aurait pas assez de huées pour châtier une pantalonnade travestie en arrêt du destin. Vérifions.

Des cerveaux mal plissés, confondant les deux fatalismes, celui du bon sens et celui de l’absurde, en sont venus à croire que les affaires humaines sont entièrement régies par les mêmes lois fixes qui président à la vie générale de l’univers.

Nul doute, il est vrai, que la pensée ne soit fatalement un produit de la substance nerveuse. Mais elle varie suivant les modifications de cette substance, modifications qui dépendent de nous dans une large mesure et nous donnent par là voix au chapitre. L’homme a donc le pouvoir d’intervenir dans ses destinées, et depuis son apparition sur la terre, il a usé de cette faculté avec un succès proportionnel à la réaction de la pensée sur l’organisme cérébral.

Des millions d’intelligences, diverses d’aptitudes, sont constamment aux prises sur le champ de bataille de la vie. Que peut-il y avoir de commun entre les forces immanentes et immuables de la matière, et ce tourbillon confus de volontés, plus mobiles que l’onde, dont le conflit perpétuel lance à tort et à travers les masses humaines dans mille directions divergentes ? Une de ces volontés ne suffit-elle pas quelquefois à maîtriser la plupart des autres, tandis qu’elle demeure elle-même à la merci d’une seule inimitié, sans compter les accidents ?

Trois hommes, Çâkya-mouni2, Jésus, Mahomet, ont coulé notre espèce presqu’entière dans un triple moule qui persiste [242] depuis des milliers d’années. Leur intervention faisait-elle donc partie obligée du mouvement universel ? Non. Un individu ne tient jamais qu’à un fil. Une fluxion de poitrine, un coup de soleil sur la tête, un coup de poing dans l’estomac, des incidents futiles auraient pu changer l’histoire de l’Humanité, sans troubler en rien l’ordre invariable qui gouverne le monde. Le hasard n’est point la fatalité, c’est tout l’opposé.

À chaque minute, à chaque seconde, le genre humain se trouve en présence de mille routes inconnues, également ouvertes devant lui. Un pas fait sur l’une d’elles l’écarte à jamais de toutes les autres. Ce pas est-il fatal ? — Oui, dit le Fatalisme idiot. — Non ! réplique le Fatalisme sensé. Car les hommes ne sont point des végétaux, dont le développement est l’œuvre exclusive de forces aveugles et indifférentes de la matière. Certes, ils en dépendent aussi, et beaucoup, de ces forces, mais non pas uniquement. Ils ont leur part d’action personnelle, au moyen de l’intelligence et de la volonté. Ne pas se saisir de cette part serait faillir à l’organisme qu’ils tiennent de la nature, et qui les pousse, mais par eux-mêmes, vers le perfectionnement. Cette défaillance les refoulerait aussitôt sur le sentier des races qui perdent pied et vont disparaître.

Ainsi arrive-t-il de peuples qui se laissent glisser aux bras du Fatalisme stupide, dont la voix ne chante que la note de l’inertie et de la résignation. Qu’il est doux de s’abandonner, dans les serres chaudes du despotisme, aux langueurs de l’asphyxie, tandis qu’un souffle léger murmure à l’oreille : « La marche du progrès est fatale, irrésistible ! Rien ne peut l’arrêter. Pourquoi se fatiguer à la poursuite d’un bien qui viendra tout seul ? Laissons-nous mollement porter par le courant [243] qui berce nos rêveries. » — Ce courant-là porte au cimetière.

Rien de si pernicieux que cet opium du progrès quand même, le fléau de notre siècle. Les vertus fortifiantes et consolatrices dont le gratifient ses dévots ne consolent que la sottise et ne fortifient que la lâcheté. C’est le prétexte favori des défaillances. « À quoi bon pousser à la roue, puisqu’elle tourne d’elle-même ? »

Idée néfaste, cadeau, comme tant d’autres, du spiritualisme. Ah, qu’il est bien toujours chrétien ! Chaque fois qu’il s’avise de toucher à la Fatalité, c’est pour changer les hommes en mécaniques. Mais l’histoire cingle sans relâche de ses démentis l’optimisme béat de cet empoisonneur.

Pour ne citer [qu’un exemple], le 18 Brumaire a retardé de cent ans la marche de l’esprit humain, au grand crève-cœur de trois ou quatre générations qui n’auront pas vu la terre promise. Le 18 Brumaire est-il un progrès ?

 

 

fichier Blanqui.

fichier Blanqui

[296] Note A — Le Pélagianisme et la Prédestination.

Pélage, moine breton, épouvanté de la doctrine monstrueuse du péché originel qui, pour la prétendre faute d’Adam, condamne en masse le genre humain à des tourments éternels, soutint que la solidarité de cette faute ne pouvait, sans iniquité, s’étendre aux descendants du coupable, que les hommes étaient responsables seulement de leurs actes personnels, et qu’ils seraient jugés selon leurs mérites ou démérites.

C’était l’idée sensée, juste et humaine8. Elle [297] devait donc être proscrite par le christianisme. Il y allait de son existence. Si le genre humain n’était pas damné par avance, comment soutenir que le fils de Dieu avait voulu mourir sur une croix pour le racheter de la damnation ? La nouvelle religion croulait par la base. Aussi, nulle hérésie ne souleva autant d’anathèmes. Poursuivi sans relâche par les papes, les conciles, les empereurs, le Pélagianisme, après cent ans de luttes, succomba sous les fureurs de l’orthodoxie.

En tête de ses ennemis figuraient saint Jérôme et surtout saint Augustin, qui répandit à flots, dans cette querelle, sa faconde et sa bile. Quelques passages de cet aimable docteur suffiront pour faire apprécier la bonté de son cœur et la mansuétude de ses idées. Il écrit à saint Jérôme :

… Toute âme qui quitte le corps sans le sacrement (le baptême) qui confère la grâce, quel que soit l’âge dudit corps, est destinée aux peines futures, et reprendra son corps terrestre au jugement, pour qu’il souffre avec elle…

Il dit ailleurs :

Il est hors de doute que, non seulement les hommes ayant atteint l’âge de raison, mais encore les enfants et les [298] fœtus qui ont vécu dans le sein de leur mère, s’ils meurent sans avoir été baptisés, seront éternellement punis, après leur mort, par le supplice du feu, supplice mérité non par le péché, dont eux-mêmes ne se sont pas rendus coupables, mais par le péché originel, que leur conception charnelle et leur naissance leur on fait contracter…

C’est en conformité de ces charmantes opinions que certains prêtres ouvrent ou font ouvrir le ventre de femme, encore vivantes, pour en extraire le fœtus demi-mort et lui administrer in extremis la douche baptismale. Que le fœtus expire avant d’être atteint par l’eau qui tombe… l’Enfer !… Qu’une seule goutte le touche avant son dernier souffle… le Paradis ! Et dans les deux cas, pour l’éternité. Ô idéal de la justice !

L’Enfer !… non, plus maintenant. Tant d’horreur passait la mesure. Il y avait là un danger sérieux pour le christianisme. L’Église l’a compris et a jugé prudent de mitiger la sentence. Elle a inventé pour les enfants morts sans baptême le séjour des limbes, où l’on vit dans les ténèbres éternelles, mais du moins sans être grillé. Reste à savoir si les petits êtres, décédés entre l’arrêt primitif et l’adoption du nouveau local, postérieure de plusieurs siècles, seront casernés dans l’Enfer ou dans les limbes. Incontestablement, durant tout cet intervalle, ils ont dû rôtir, en vertu de la première décision de l’Église. La seconde les aura-t-elle fait transférer au quartier neuf, ou sont-il restés acquis définitivement aux chaudière bouillantes ? C’est un point à soumettre au Pape. [299] Mais personne ne s’en soucie, car les mères sont mortes et ne réclament pas. Fussent-elles vivantes, d’ailleurs, elles ne réclameraient pas davantage. Toute cruauté leur est agréable, au profit de la superstition. Elles ne se révoltent que contre les bienfaits de la lumière.

Dans une lettre à Optatus sur Pélage et sur l’origine de l’âme, l’évêque d’Hippone (saint Augustin) s’exprime en ces termes :

… La masse entière de l’Humanité, depuis Adam, est prédestiné à la damnation. Si donc il se trouve en elle des vases de colère, ce n’est là qu’une conséquence de la peine méritée depuis la naissance. Dieu est encore fort bon. Cela se prouve surtout par les enfants que le baptême a régénérés et qui meurent. Ils passent immédiatement à la vie éternelle, sans avoir été dans le cas de se distinguer des autres enfants qui, privés de cette grâce, meurent damnés avec la masse entière des hommes.

Ceux d’entre eux [les enfants] qui sont sauvés doivent savoir avant tout qu’ils n’avaient aucun droit à l’être, qu’ils le sont exclusivement par la miséricorde de Dieu, gratuitement, et qu’aucun tort ne leur aurait été fait, s’ils avaient été damnés avec les autres. Ceux qui sont damnés [toujours les enfants] n’ont à se plaindre d’aucune injustice. Ils étaient nés pour être damnés et avaient mérité de l’être. Toute la masse du genre humain serait équitablement punie de la damnation [300] éternelle, si le potier, non seulement juste, mais miséricordieux, n’y prenait de quoi fabriquer des vases de gloire, par une grâce particulière, et nullement à cause de leur droit…

Assez sur la Prédestination. Un dernier extrait seulement en l’honneur de la grâce, cet autre nom de la même doctrine. Ainsi parle leur père commun, le grand saint Augustin :

… Nous sommes tous comme les serviettes des menstrues [comparaison de couleur toute locale pour le péché originel]. Nous ne pouvons donc pas être purs, à moins que Dieu seul, qui est pur, ne nous purifie. Il purifie, parmi les fils des hommes, ceux en qui il lui plaît d’habiter, ceux que, dans les secrets profonds et inaccessibles de ses incompréhensibles jugements, toujours justes, quoique toujours cachés, il a prédestinés, avant la création du monde, sans qu’il l’eussent mérité ; qu’il a appelés au monde ; qu’il a justifiés dans le monde, et qu’il exalte après le monde ; ceux qui sont écrits dans le livre de vie, qui ne sauraient périr, en qui tout tourne au bien, même les péchés

Mais la mort des pécheurs est terrible, des pécheurs dont Dieu, avant de faire le ciel et la terre, a, dans l’abîme de ses jugements cachés mais toujours justes, prévu [un mot bien [301] anodin pour dire : résolu] la mort éternelle, qu’il a laissés [autre euphémisme pour dire : enfoncés] dans leurs souillures, et en qui tout se tourne en mal, jusqu’à la prière qui devient péché pour eux…

Voilà ce qu’en argot théologique on dénomme la grâce. L’un est prédestiné au Ciel dès avant la création. Chez lui, tout se tourne en bien, même ses turpitudes. Il a la grâce. — L’autre est réservé à l’Enfer. Pour lui, tout se tourne en mal et devient péché. Il n’a pas la grâce.

Et dire que cette démence de l’horrible maîtrise l’Occident depuis quinze siècles, et nous écrase de son poids nous-mêmes, les fils de Voltaire et de Diderot, en dépit de toutes les conquêtes de la science, au mépris du sang de plusieurs millions d’hommes, versé pour délivrer le monde d’un pareil fléau!

À l’auteur de ces exécrables doctrines on vient de bâtir, en plein Paris, une somptueuse église, qui a coûté plusieurs millions. Des femmes, des enfants y entrent chaque jour par centaines, s’agenouiller et prier devant le saint dont le nom ne devrait être prononcé qu’avec une malédiction.

Qu’il nous soit permis à notre tour d’admirer la logique et la modestie de ce docteur, qui explique couramment et sans broncher les secrets profonds et inaccessibles des incompréhensibles jugements de Dieu, aussi justes que cachés.

[302] Le grand saint Augustin savait sur le bout des doigts les secrets profonds, inaccessibles et incompréhensibles du Père Eternel. En revanche, il ne savait pas que la terre était ronde. Il traitait d’ânes bâtés les propagateurs d’une si monstrueuse ineptie. Son argument pour la foudroyer, c’est que les hommes ne pourraient ni remonter les pentes du globe, ni se tenir par dessous, la tête en bas ! Selon le grand rôtisseur d’enfants, la terre était plate. Honneur au plus illustre père de l’Église catholique !

« Glose » préliminaire

Louis-Auguste Blanqui ne serait qu’un révolutionnaire « archaïque» par son intransigeance maladive d’Enfermé, volontiers «putschiste », dont la théorie se résumerait à la prise du pouvoir par de petites sociétés secrètes. Blanqui n’aurait été qu’un volontariste désespéré, aux projets utopiques. Ce texte inédit, établi et introduit par l’équipe de The Blanqui Archive (https://blanqui.kingston.ac.uk/), permet de réévaluer le rôle de Blanqui comme organisateur, éducateur et philosophe du prolétariat. « Fatal, fatalisme, fatalité » est une méditation sur la capacité des damnés de la terre à interrompre le cours « fatal » des choses, mais aussi une attaque en règle contre une idée culpabilisante d’un prétendu « libre-arbitre».

Le fatalisme est-il « révolutionnaire » (la « révolution sera aussi fatale qu’un fait advenu », dixit le maestro napolitain Amadeo Bordiga) ou contre-révolutionnaire apocalyptique (de toute façon le capitalisme sera éternellement triomphant et « nous » aurons toujours la guerre mondiale), où il s’agit non d’ouvrir le rideau de l’Histoire mais de le fermer définitivement.

Faut-il aller se coucher ? ou au contraire se préparer, en sortant de ce cercle vicieux, à la victoire proche ou lointaine d’un monde sans Capital, sans dictateurs, sans profit et sans chômage, sans prisons et sans murs, à l’avènement d’une véritable société commune mondiale.

(Source : revue Période : http://revueperiode.net/un-texte-inedit-dauguste-blanqui-fatal-fatalisme-fatalite/).

 

Pantopolis

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