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théorie politique

La gauche communiste allemande (KAPD) et les leçons de la vague révolutionnaire de 1917-1923. Internationalisme, Révolution russe, parti, Internationale, Etat.

Publié le 19 Novembre 2017 par pantopolis

Extrait du Programme du KAPD, Berlin, janvier 1924. Traduction et notes en français par Ph. B., 19 nov. 2017.

 

Lignes directrices de l’Internationale communiste-ouvrière (KAI)

L’ordre du profit est une réalité internationale. Cet «ordre» a tissé sa toile autour du globe et entraîne toute la planète dans un mortel abîme. Si les tentatives du prolétariat pour en venir à bout ont souvent commencé à un niveau national, elles ne peuvent garantir une victoire qu’à la seule échelle internationale. La lutte de classe est internationale  : la révolution prolétarienne ne peut, si elle gagne, se dérouler à l’intérieur de frontières territoriales étanches. La révolution prolétarienne, c’est la révolution mondiale. Dès les premières batailles, le prolétariat est devenu conscient de l’importance cruciale de l’internationalisme (Internationalität). À travers l’ensemble du mouvement ouvrier, un fil rouge (roter Faden) a couru  : former un front de bataille international.

Déjà la «Ligue des communistes» (Bund der Kommunisten) s’affirmait comme une organisation internationale  : elle disposait de sections nationales dans différents pays. Le cadre étroitement limité et sectaire de la « Ligue des communistes», de par son caractère conspiratif, vola en éclats avec l’émergence du prolétariat moderne au lendemain de la révolution de 1848.

À la veille de la révolution bourgeoise en Allemagne, Marx et Engels publièrent le Manifeste communiste. Cette étape dans l’histoire du socialisme anticipait théoriquement l’internationalisme (Internationalität) du mouvement ouvrier. Le «Manifeste», avec sa proclamation finale  : «Prolétaires de tous les pays unissez-vous», a contribué à relancer le mouvement ouvrier défait à la suite de la révolution bourgeoise de 1848.

La nécessité de fonder une internationale, capable de mobiliser le prolétariat, s’imposa de plus en plus sous l’effet du développement international du capitalisme. La Première Internationale est née à Londres en septembre 1864; les têtes dirigeantes (führende Köpfe) en étaient Marx et Engels. Et si le Manifeste communiste anticipait théoriquement l’internationalisme (Internationalität) du mouvement ouvrier, la Première Internationale en fut la préfiguration organisationnelle. La troupe (das Band) qui rejoignit l’Internationale était très «élastique». Dans celle-ci se regroupaient les éléments les plus disparates qui se déchiraient sur des questions de tactique et de principes. La tâche historique à résoudre était alors l’éducation théorique d’une classe ouvrière encore dans les langes.

Avec la Campagne de France de 1870, la constitution des États-nations en Europe trouvait provisoirement un terme. Il existait de solides partis ouvriers dans différents pays. L’achèvement de la formation d’États ainsi que la croissance de forts partis socialistes nationaux allait rendre plus élastiques les contours de la Première Internationale. La chute de la Commune de Paris et l’offensive internationale de la réaction qui s’ensuivit ont démontré la nécessité d’un regroupement de toutes les forces mais rigoureusement centralisé. Les contradictions et désaccords, qui trouvèrent leur expression idéologique dans la lutte entre Marx et Bakounine, scellèrent le destin de l’Internationale qui déclina. Sa mission historique – celle d’être la pépinière de partis socialistes reposant sur une solide  base théorique – était terminée.

Une intense période de développement capitaliste suivit la guerre franco-allemande. Les préoccupations internationales, au sein d’un prolétariat encore étouffé par les idées national-bourgeoises, connurent un nouvel essor face aux aspirations de la classe capitaliste à dominer le monde. En 1889, après quatre années de travaux préparatoires, plus de 500 délégués de  travailleurs de tous les pays se réunissaient à Paris pour porter sur les fonts baptismaux la Deuxième Internationale. Cette nouvelle armée du prolétariat socialiste n’avait pas une organisation très structurée. La coordination de tous les partis affiliés se faisait uniquement par l’intermédiaire d’un bureau d’information. Au sein de l’Internationale, chaque parti jouissait d’une pleine indépendance, non seulement dans les questions de tactique mais aussi dans les problèmes touchant aux principes. Les décisions prises lors des conférences internationales étaient appliquées suivant l’humeur du moment. Une telle politique peut se justifier dans la mesure où elle est fonction de la situation politique et économique d’un pays donné. Une attitude tacticienne persistante dans la pratique quotidienne fit que le principe, celui de l’élimination de l’exploitation capitaliste, passa de plus en plus au dernier plan. Une politique à la petite semaine  sans vision historique à long terme devint le fil conducteur de l’activité pratique. La tendance au compromis avec le système économique dominant entacha l’esprit de l’Internationale. Lorsque la guerre éclata, la Deuxième Internationale s’effondra. Ses germes mortels (nationalisme, opportunisme et réformisme) étaient présents dès sa naissance; lorsque commença la lutte des armées d’Europe  pour un nouveau partage du monde, l’Internationale se disloqua.

La ruine de la Deuxième Internationale s’est écrite dans son histoire comme une page de déshonneur. Elle est partie à l’heure où la question à l’ordre du jour était  : capitalisme ou communisme. Elle a été marquée dans sa chair et son sang; le drapeau prolétarien a été ignominieusement souillé; il passa dans le camp de la bourgeoisie fauteuse de guerre. L’Internationale s’effondra au moment même où un instrument de lutte de classe internationale était plus que jamais nécessaire.

Tout compte fait, la Deuxième Internationale a apporté une contribution significative à la lutte d’émancipation du prolétariat, à savoir le regroupement et l’éducation du prolétariat. Elle a constitué un arsenal d’idées, elle a aussi ouvert de nouveaux chemins pour les aux travailleurs de tous les pays. Elle laissa en héritage, à la place des vieilles armes de la critique, la critique des armes.

Aujourd’hui après la guerre il existe de nouveau une deuxième Internationale accolée à son Internationale syndicale d’Amsterdam, qui ces derniers temps ont été renforcées par l’Internationale Deux et demie[1], celle des Crispien[2], Friedrich Adler[3], etc.  Elles sont le meilleur rempart du capitalisme international contre la révolution mondiale, tout comme pendant la guerre les différents partis nationaux ont été les meilleurs compères de leur bourgeoisie nationale respective. Leur tâche est de reconstruire sur le dos du prolétariat un capitalisme qui a fait faillite.

Les tentatives faites pendant la guerre, lors des conférences de Zimmerwald et Kienthal, de donner une seconde vie à l’Internationale ne démontrèrent qu’une seule chose : la pureté de la lutte de classe ne pouvait être restaurée qu’en fondant une Internationale radicalement nouvelle.

 

[1] L’Union des partis socialistes pour l’action internationale, dite Internationale Deux et demie, regroupait essentiellement le Parti social-démocrate d'Autriche, l’USPD, la SFIO française et le Parti socialiste suisse, puis le PSOE en Espagne. Elle siégeait à Vienne, d'où le nom d'Union de Vienne qui lui est souvent accolé.

[2] Arthur Crispien (1875-1946), chef de l’USPD.

[3] Friedrich Adler (1879-1960), chef de la social-démocratie autrichienne de «gauche».

(suite) : La troisième Internationale et la nécessité d'une Internationale communiste-ouvrière

 

La Troisième Internationale s’est créée au milieu des orages d’acier de la guerre. Ce pas décisif fut réalisé en Russie. La Russie a été le lieu où la première guerre mondiale s’est transformée en révolution mondiale, où la lutte finale entre le capital et le travail a été couronnée par la victoire des prolétaires. La Russie a de nouveau porté haut la bannière la révolution, qui avait été entachée, et l’a présentée au prolétariat mondial asservi. À ses débuts, la nouvelle Internationale, Internationale de l’action, a été une communauté de combat compacte, formée des éléments les plus résolus du prolétariat international afin de porter en avant la révolution mondiale. Pour accomplir sa tâche, elle devait avant tout rompre avec toute forme d’opportunisme et de réformisme, en théorie comme en pratique.

En mars 1919 se tint à Moscou le congrès de fondation de la IIIe Internationale. C’est sous cette nouvelle bannière que les partis ouvriers révolutionnaires du monde se sont regroupés.

Bien qu’ayant à ses côtés une série de partis frères étrangers, la IIIe Internationale s’appuyait surtout sur les bolcheviks. Elle n’a pas non plus nié complètement les caractéristiques sociales de la mère patrie.

En Russie, c’est l’économie agricole qui prédomine. Les terres, qui appartenaient à l’origine à la communauté villageoise, furent appropriées par quelques grands propriétaires fonciers et la Couronne impériale. Dans certains lieux du pays, avec l’aide étrangère, se développa une industrie qui permit la formation d’un prolétariat moderne. La gestion techniquement arriérée du sol n’exigeait aucune main-d’œuvre qualifiée, le contraire de la production mécanique hautement avancée de l’Europe occidentale. Les grandes masses paysannes se caractérisaient encore par leur bas niveau culturel.

À l’examen de ces faits, la question se posa de savoir si les travailleurs russes pourraient de façon durable et dans de telles circonstances attacher la victoire à leur drapeau. La réponse a déjà été donnée par Friedrich Engels dans sa préface au Manifeste communiste : «Si la révolution russe donne le signal d’une révolution prolétarienne en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété commune actuelle de la Russie [mir] pourra servir de point de départ à une évolution communiste»[1]. Cependant, quand la révolution éclata en Russie, il ne restait quasiment plus rien de la communauté agraire. Néanmoins, la révolution russe est devenue le premier flambeau de la révolution mondiale, et ce fut la tâche la plus importante de la IIIe Internationale de lancer la torche dans l’édifice capitaliste européen.

Le capitalisme d’Europe occidentale a reconnu le rôle important de la Russie et de la IIIe Internationale dans l’étreinte décisive entre prolétariat et bourgeoisie; il a immédiatement essayé par tous les moyens de démolir cette forteresse. Avec un véritable héroïsme, les frères russes ont résisté à tous les assauts des armées contre-révolutionnaires. Malgré la guerre civile, le blocus, le manque de produits industriels et de moyens de transport, ils ont œuvré à la reconstruction de l’économie dans un sens communiste.

L’assaut d’une contre-révolution unifiée a mis la Russie dans une situation difficile dont elle ne peut sortir que par les progrès de la révolution en Europe occidentale. Après la première tempête et la poussée des Journées de novembre, la révolution en Europe centrale a suivi un rythme d’escargot. L’aide active pour la Russie a fait défaut.  C’est avec difficulté et pas à pas que le terrain doit être aplani pour la révolution, mais ce n’est pas lentement que se déroule le cours des bouleversements : il se déroule aussi avec des particularités différentes de celles de l’Europe de l’Est. Les pays d’Europe centrale et occidentale sont au premier degré des États industriels hautement développés, où le capital exerce sa dictature avec l’aide de la social-démocratie. Ici domine une classe capitaliste qui a une longue expérience de lutte contre les travailleurs. Ici, c’est une bourgeoisie dotée de tous les pouvoirs face à un prolétariat désarmé. Ainsi, des exigences plus élevées sont exigées des combattants individuels tant pour le courage que pour la confiance en soi. Le «chef émérite» se tient beaucoup plus à l’arrière-plan et se fond  dans la totalité. La conscience de soi de masses soudées augmente et gagne en intensité. C’est une tâche importante d’accélérer ce processus d’éducation et de transformation, condition subjective de la victoire.

La situation était différente en Russie. La bourgeoisie et les classes moyennes, qui combattaient avec persévérence la classe ouvrière d’Europe de l’Ouest, se sont battues en Russie jusqu’à la guerre contre l’absolutisme tsariste et au côté du prolétariat. Les alliés d’hier devinrent les ennemis d’aujourd’hui au moment de la prise du pouvoir par le prolétariat, mais ils n’avaient pas la force suffisante de s’opposer au prolétariat. La structure sociale de la population, les conditions sociales de la Russie révolutionnaire, le manque d’organisations plus grandes de travailleurs ont eu un double effet : d’un côté, l’anarchisme «antiautoritaire» trouva le bon humus en Russie, de l’autre, les organisations d’orientation marxiste tombèrent dans l’erreur opposée d’adopter le principe d’autorité le plus strict. Quand des organisations de masse surgissaient, ce n’était que groupes informels, semblant planer au-dessus des nuages, sans organes centralisés rattachés aux masses organisées, comme ce fut du parti des Narodniki. Les révolutionnaires orientés clairement vers un but se sont rassemblés dans des groupes sectaires. Par sa forme, le mouvement prolétarien ressemblait beaucoup plus au mouvement de l’Europe occidentale au moment de la publication du Manifeste communiste.

Le grand groupe de combat autonome, le parti des Narodniki,  se désintégra dans le feu de la révolution prolétarienne et la direction des combats passa aux mains de l’aile la plus à gauche du mouvement ouvrier, celle des bolcheviks. Ce parti de «révolutionnaires professionnels» ne pouvait naturellement abandonner son caractère sectaire et son esprit de caste; il en imprégna aussi la IIIe Internationale. Pour eux, la «masse» n’est qu’un objet, jamais un sujet. Ils veulent gouverner eux-mêmes même à la façon d’une caste. Et quand ils se disputent pour la «masse», c’est seulement pour l’utiliser comme tremplin, comme socle pour leur dictature de parti, pour leur domination de caste. Pour conserver leur dictature de parti ou l’édifier, ils sont prêts à toutes les concessions, prêts à s’allier avec Dieu ou le Diable, utilisant tous les moyens, même les moins scrupuleux.

Cette conception fondamentale des bolcheviks a également donné son empreinte à la révolution russe dans son cours ultérieur. La volonté de domination de la caste des bolcheviks allait être l’ennemi de tout développement de la conscience de soi et de tout mouvement indépendant du prolétariat. À la longue, cette volonté de domination n’a pu se poursuivre que par le centralisme le plus strict, par la terreur la plus brutale contre le prolétariat lui-même. Toute initiative indépendante du prolétariat devait être étouffée avec le bâillon du centralisme et du bureaucratisme. Une dictature qui ne réussit pas à mobiliser les forces du prolétariat ne peut jamais conduire à l’édification du communisme; elle est au contraire obligée de détruire tous les prodromes de la reconstruction. Tant que les prolétaires russes devaient encore se défendre face à des ennemis extérieurs et intérieurs issus du camp de la bourgeoisie, et que cette lutte exigeait naturellement la centralisation de toutes les forces révolutionnaires, la conscience de cette réalité fit encore défaut. Mais au moment où les combats diminuèrent, ce strict principe d’autorité, ce système de caste des bolcheviks, sous forme de dictature des dirigeants sur le parti et de dictature de parti sur le prolétariat, se manifestèrent au grand jour.

Quand les bolcheviks prirent le pouvoir, ils furent contraints de s’appuyer sur la majorité de la population russe. En conséquence, ils ont immédiatement fait des concessions à l’idéologie des paysans, qui constituaient 85 p. 100 de la population de la Russie, en distribuant la terre aux paysans. Il s’ensuivit un formidable renforcement de l’idéologie de la propriété privée chez les paysans; ce renforcement devait naturellement avoir un effet rétroactif sur la destinée de la révolution russe. Les bolcheviks devaient aller chercher chez les paysans et par la force la nourriture dont ils avaient besoin. Les paysans accueillaient souvent les colonnes de réquisition avec le feu des mitrailleuses. Il se créa un énorme fossé entre la ville et la campagne. Les agriculteurs cultivaient maintenant tout juste ce qui était utile à la satisfaction de leurs propres besoins. Dans le même temps, les bandes antisoviétiques de Makhno et autres[2] trouvaient chez eux l’accueil le plus favorable. La situation alimentaire devint catastrophique. La classe ouvrière, ne voulant plus marcher la faim au ventre courbée sous une dictature bureaucratique : elle se rebella (Kronstadt). Afin de maintenir à tout prix leur régime de caste, les bolcheviks opérèrent un changement fondamental de leur politique économique. Les réquisitions furent remplacées par un impôt en nature. Le libre-échange fut réintroduit, légalisant ainsi le traficotage et l’usure. La période de la «Nouvelle politique économique» pouvait commencer. Bien sûr, le «moujik», le petit paysan, ne tira aucun bénéfice de cette «nep». Il restait aussi misérable qu’auparavant. Pour les seuls gros paysans, traficoteurs et usuriers, capitalistes de tout poil, une période de floraison pouvait commencer. Le capitalisme privé, les banques privées, etc., ont été réintroduites. Commença une période d’accumulation primitive avec toutes ses atrocités, une période de formation du capital usurier. Afin d’accélérer la croissance du capitalisme privé au moyen d’importations de capitaux, les concessions au grand capital étranger furent largement pratiquées.

Bien sûr, cette évolution russe devait également avoir son influence sur la politique de la IIIe Internationale. La IIIe Internationale qui, encore à son premier congrès, s’était donné comme objectif d’unir dans ses rangs l’avant-garde révolutionnaire du prolétariat mondial, tourna bientôt casaque. Le 2e Congrès [1920] fit sienne déjà la tactique des bolcheviks, celle d’engranger les masses à tout prix – piédestal pour la dictature du parti, ou plutôt pour la dictature des instances du parti –, y compris l’appareil des fonctionnaires de parti qui en dépendait. La IIIe Internationale lança les mots d’ordre d’entrée au Parlement et de mise en œuvre de la tactique de formation de cellules dans les syndicats. La confiance en la révolution mondiale s’était volatilisée. Avec ce renversement de politique, le parti bolchevik, indiscutablement hégémonique, gagna à sa cause, dans les  pays les plus divers, des partis qui ne tenaient pas à abandonner leur caractère social-démocrate, mais devaient seulement apprendre à répéter de nouveaux slogans pour trouver auprès des bolcheviks une confortable pension, tant intellectuelle que matérielle. De cette façon, la IIIe Internationale devint de plus en plus un instrument de la politique étrangère du gouvernement russe.

Dans cette tentative de maintenir en Russie à tout prix la domination de caste des bolcheviks et afin de se doter de solides bases d’appui à l’extérieur en mettant en place des camarillas de ce type dans d’autres pays, les bolcheviks et par contrecoup l’ensemble de la IIIe Internationale balayèrent tout vestige d’une attitude révolutionnaire-prolétarienne. Les bolcheviks ont noué des alliances avec d’autres États capitalistes; ils ont soutenu financièrement et militairement les mouvements nationalistes en Orient en dépit de leurs traits nettement anti-communistes. Afin de pouvoir favoriser la politique de reconstruction capitaliste, ils ont pris part, à Gênes, Lausanne, etc., aux conférences (à visée «thérapeutique») des puissances capitalistes.

C’est dans la relation la plus étroite possible avec l’Allemagne capitaliste qu’ils trouvent leur plus fort point d’appui pour favoriser la construction capitaliste de l’économie russe et préserver leur domination de parti. Cette alliance n’a de valeur en elle-même que s’il reste possible pour le capital allemand d’approvisionner pleinement l’économie russe en produits industriels. C’est pourquoi, pendant l’occupation de la Ruhr, la IIIe Internationale devait éviter que d’importantes zones économiques soient détachées de l’Allemagne. Elle a donc été contrainte de se chercher des alliés, qui livreraient activement la plus forte résistance à l’impérialisme français. Dans ce but, le KPD s’aboucha avec les éléments nationalistes.

Cette tendance correspond également à celle de la IIIe internationale, avec le mot d’ordre de «gouvernement ouvrier et paysan» lancé en juillet 1923. En adoptant un tel slogan, on met hors circuit le prolétariat, seul moteur de la révolution sociale, et on lui substitue la bureaucratie des partis et des syndicats – en collaboration avec les organes de  la paysannerie réactionnaire –, qui deviennent les vecteurs de cette pseudo-révolution.

La IIIe internationale est devenue un outil de la reconstruction capitaliste, un obstacle au mouvement prolétarien. Elle est d’autant plus dangereuse qu’en abusant de ses traditions révolutionnaires, elle dissimule sa politique capitaliste sous un manteau brodé de mots d’ordre contre-révolutionnaires. En même temps, elle donne l’illusion aux prolétaires, par ses mots d’ordre et par ses actions, qu’une amélioration de leurs conditions de vie serait encore possible à l’intérieur du capitalisme et qu’on pourrait éviter une confrontation sanglante entre Capital et Travail. De ce fait, son influence est infiniment plus pernicieuse que celle de toutes les autres organisations traîtresses.

Les IIe et IIIe internationales forment ensemble le front uni de la reconstruction bourgeoise, le front uni de l’Union sacrée (Burgfrieden) contre le prolétariat révolutionnaire. Ce front uni de trahison des travailleurs doit être brisé par la phalange compacte du prolétariat révolutionnaire, tant au niveau national qu’international. Le ralliement du prolétariat mondial révolutionnaire à l’Internationale communiste-ouvrière (KAI) est une absolue nécessité.

L’Internationale communiste-ouvrière surgira des combats de classe et des besoins de la classe. La condition préalable de son existence est l’existence de partis communistes-ouvriers dans les pays les plus décisifs pour la révolution mondiale. Créer cette condition est la tâche de tous les partis communistes-ouvriers déjà existants.

L’Internationale communiste-ouvrière doit être la première étape de formation d’une véritable Internationale des conseils, c’est-à-dire elle doit chercher à réaliser l’idée des conseils (Rätegedanken), selon le principe d’édification «de bas en haut» (von unten nach oben); elle doit rejeter et combattre tout ce qui entrave ce principe.

Les conditions objectives de la formation de la KAI existent depuis longtemps. Néanmoins, elle ne peut du tout être construite par une simple décision arbitraire plaquée sur la réalité historique, tout comme la révolution elle-même ne peut se faire à coups d’artifices. De même que le KAPD, dans un combat permanent contre l’indécision et la trahison des travailleurs, cherche à créer les fondements subjectifs de la révolution, de même il s’évertue à créer les conditions préalables à l’émergence d’un internationale.  L’Internationale de l’action révolutionnaire n’apparaît pas au début mais à la fin de tout un processus de développement. Une guidance internationale, un travail de propagande international ainsi qu’une solidarité active internationale s’imposent tout au long d’un processus qu’il s’agit de stimuler.

L’Internationale communiste-ouvrière doit être à la tête des luttes révolutionnaires et en être le «panneau de signalisation». Elle est et doit être soutenue par une grande autodiscipline interne qui puisse lui donner la capacité d’intervenir de manière décisive dans les luttes, tant au niveau national qu’international.

Une Internationale communiste-ouvrière devra coopérer le plus étroitement possible avec une Internationale des Unions. Tout comme l’Internationale communiste-ouvrière, l’Internationale des Unions ne peut sortir que de la lutte des classes et des impératifs de classe. De la nature de ces deux internationales découlent aussi leurs rapports mutuels. La nécessaire direction unitaire des combats révolutionnaires à l’échelle internationale ne peut se réaliser par la suprématie mécanique de l’une ou l’autre des deux Internationales, codifiée dans des statuts ou règles. C’est seulement par la clarté de leur vision et leur efficacité révolutionnaire que les communistes gagneront la  confiance [des masses] en les guidant réellement.

Au fur et à mesure que la révolution mondiale progressera, l’Internationale des unions se transformera de plus en plus en une Internationale des conseils (Internationale der Räte). Si c’est avant la conquête du pouvoir par les masses prolétariennes que l’Internationale communiste-ouvrière remplit sa tâche la plus importante, son importance diminue au fil du temps au profit de l’Internationale des conseils. De même que la tâche des partis politiques reste limitée, disparaissant lorsqu’ils ont rempli leurs fonctions, de même le champ d’action de l’Internationale communiste-ouvrière trouve ses propres limites. L’Internationale des conseils se jette dans la société sans classes pour y disparaître.

 

[1] La préface au «Manifeste» est signée Karl Marx et Friedrich Engels, Londres, 21 janvier 1882. La préface russe du «Manifeste» a été traduite par Bakounine vers 1860 et publiée par le journal démocrate-révolutionnaire russe Kolokol (dirigé par Herzen et Ogarev). Cette préface faussement attribuée par le KAPD à Engels parut en réalité en 1869, non en 1882. La traduction en anglais de 1888 donne comme seul auteur Engels, ès qualité de survivant après la disparation de Marx. Le journal Kolokol (La Cloche) parut à Londres jusqu’en 1865, puis se transporta à Genève [N.T.].

[2] Position très simpliste du KAPD sur Makhno et la réalité des révoltes paysannes contre les réquisitions bolcheviks. Makhno, à de nombreuses reprises, combattit les blancs au côté des bolcheviks, son but politique étant de former une Commune paysanne autonome en Ukraine. Le KAPD semble confondre le mouvement de makhnoviste avec la grande révolte paysanne de Tambov contre les réquisitions (1920-1921), dirigée par le socialiste-révolutionnaire Alexandre Antonov (un temps rallié aux bolcheviks en 1917), qui forma une armée de 50.000 paysans. Elle fut matée dans le sang par Toukhatchevski. Près de 30.000 soldats de l’Armée rouge furent envoyés sur place, dont des détachements spéciaux de la Tcheka. L'Armée rouge utilisa l'artillerie lourde et les trains blindés. Les armes chimiques furent largement utilisées de la fin juin 1921 jusqu'en décembre 1921. Mikhaïl Toukhatchevski et Vladimir Antonov-Ovseenko signèrent un ordre d’extermination, en date du 12 juillet 1921, qui stipulait : «Les forêts où les bandits se cachent doivent être nettoyées par l'utilisation de gaz toxique. Ceci doit être soigneusement calculé afin que la couche de gaz pénètre les forêts et tue quiconque s'y cache». Au cours de cette guerre, 240.000 personnes au moins périrent dans la région de Tambov [N.T.].

Hans Baluschek : Les exclus, 1920.

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Réédition du programme du KAPD de janvier 1924.

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Programme du KAPD, Berlin, 1920.

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