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théorie politique

La conception du parti chez le KAPD, communiste de gauche, en 1924

Publié le 3 Décembre 2017 par Philippe Bourrinet

Extraits de la brochure : "Programme du KAPD", 1924

(le fichier complet de la traduction de l'allemand en français est joint)

 

De tous les partis ouvriers, seul le KAPD a maintenu une ligne purement révolutionnaire. Le KAPD est organisationnellement et politiquement le successeur direct des deux groupes qui se sont rejoints au Congrès d’unification de décembre 1918 donnant naissance au Parti communiste (Spartakusbund), et il a sauvé du cours d’involution du KPD ses éléments révolutionnaires les plus sains, principalement les ex-IKD, les Communistes internationalistes d’Allemagne (Internationale Kommunisten Deutschlands).

Le premier programme du KAPD [avril 1920] s’appuyait essentiellement sur le programme du Spartakusbund. Comme celui-ci, le premier programme est fondé sur une base antiparlementaire et antisyndicale et en partage les positions antilégalistes. Le système de conseils est l’expression de la volonté prolétarienne et le moyen d’édifier l’économie communiste. Les deux programmes s’accordent à définir la crise actuelle du capital comme crise mortelle (Todeskrise), et ils en déduisent que le prolétariat a maintenant pour tâche d’instaurer sa dictature avec l’appui des conseils. C’est sur ces fondements que le KAP s’est positionné tant au plan national qu’international. Chacune de ses positions partait du point de vue qu’il s’agissait de créer les conditions subjectives de la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière – en plus de la reconnaissance d’un effondrement objectif. Le KAPD a manifesté la résistance la plus acharnée aux tentatives de la bourgeoisie internationale d’attacher les ouvriers au chariot de sa politique de reconstruction. Il a rejeté la politique de conciliation (Erfüllungspolitik) initiée par le capital allemand dans toutes ses phases, ainsi que la tentative plus récente de saboter ouvertement cette politique. Il a été l’adversaire intraitable de chaque politique capitaliste. Il s’en tint à la reconnaissance que la paix de Versailles et les autres traités de paix n’avaient rien à voir avec une politique prolétarienne, ne pouvaient en aucun cas servir de règle de conduite. À la différence du KPD, le KAPD ne se laissa pas dévoyer de ses claires positions, lorsque la vague révolutionnaire fut temporairement retombée. Il préféra rompre avec les éléments opportunistes plutôt que d’abandonner sa tactique révolutionnaire. Il a refusé de faire des concessions à la démocratie parlementaire pour susciter un mouvement de masse artificiel, même en prenant le risque d’être qualifié de sectaire. Le KAPD a été clair que toute concession aux illusions associées au parlementarisme aboutirait à un affaiblissement considérable de l’idée de la lutte des classes et aboutirait à une démocratie bourgeoise. Les slogans démagogiques de parlementarisme antiparlementaire étaient une fumeuse plaisanterie censée couvrir une retraite dans le camp opportuniste. L’orientation du KPD à droite suivit bientôt, comme celui de l’ensemble de la IIIe Internationale, qui est progressivement devenue un instrument de la politique de l’État russe. Par conséquent, le KAP, qui a d’abord sympathisé avec le mouvement pour la IIIe Internationale, a été contraint de tracer sa propre ligne de démarcation. Le KAPD était indépendant de toutes influences extérieures, il ne dépendait que de lui-même, suivant la voie droite de la connaissance révolutionnaire.

Les larges masses, cependant, se trouvent dans le Parti socialiste et le Parti communiste. Elles croient encore à l’avenir du capitalisme et s’imaginent trouver une planche de salut dans le capitalisme. Mais la dialectique de la vie réelle foulera aux pieds ces illusions et préparera le sol à l’éclosion des idées du KAP, et donc à celles du communisme.

 

 

Fichier complet du Programme du KAPD, janvier 1924, Berlin. Traduction de l'allemand en français, décembre 2017. Contient aussi en annexe le premier programme de mai 1920 du KAPD, en traduction française révisée et annotée.

(suite)

 

III.

Avec l’effondrement du capitalisme et la faillite des États nationaux, l’appareil d’État se décomposa sous sa vieille forme nationale. Le capital privé chercha de plus en plus à pénétrer l’État et à se libérer de son autorité. Les syndicats, en revanche, cherchèrent à préserver le caractère autoritaire de l’État. Dans une période de prospère développement capitaliste, l’État n’avait pas seulement pour fonction de conserver les privilèges de la classe exploiteuse, mais aussi celle d’assurer une sûre perpétuation de cette exploitation, afin d’empêcher un déclenchement trop brutal des antagonismes de classe; mais aussi, et dans l’intérêt de la classe capitaliste tout entière, afin de pouvoir intervenir (dans certaines circonstances) contre les erreurs dangereuses commises par certains membres de la classe capitaliste. Toute la politique menée dans le domaine social est une illustration de cette l’activité de l’État – réduire les antagonismes de classe – à l’apogée du capitalisme. De là est également née l’idéologie – destinée à duper les exploités – d’un État prétendument au-dessus des classes, représentant une prétendue «communauté nationale» (Volksgemeinschaft). Les syndicats s’étaient déjà exercés à ce mensonge pendant la guerre. Quand, après la guerre, l’efficacité, destructrice pour l’État, d’un capital privé au bord de l’effondrement devint plus visible, il ne resta d’autre choix aux syndicats – dans leur peur d’une confrontation ouverte avec les classes ennemies – que celui de se lier organiquement à l’État et de s’opposer à un développement du capitalisme qui mettrait à bas l’État. Leur position matérielle et idéologique leur offrit l’occasion d’utiliser pour eux-mêmes la partie restante d’un État qui s’effritait. Ainsi, le caractère et la fonction des syndicats comme organisation de lutte de classe prirent fin. Pour cette raison, ils cessèrent d’exister comme organes d’édification de l’économie communiste. Si le prolétariat veut accomplir sa tâche historique, il doit briser les vieilles organisations et se doter de nouveaux organes de lutte de classe qui, dans leur forme et leur contenu, répondront aux nécessités de la révolution sociale. Le Parti communiste-ouvrier (KAPD) et l’Union générale des travailleurs (AAU) en sont les premiers bourgeons (Ansätze).

L’Union générale des travailleurs (AAU) rassemble dans les usines le prolétariat en tant que classe. Comme organisation d’entreprise (Betriebsorganisation)[1], elle est bâtie d’après le système des conseils (Rätesystem). Sa tâche est de former les masses, qui sous la pression toujours croissante du déclin (Untergang) du capitalisme – une pression qui se fait jour sous forme d’une révolte instinctive –, afin de la transformer en conscience de classe et en volonté d’action. L’AAU indique au prolétariat le chemin des batailles décisives et y intervient pour agir. Après la conquête du pouvoir politique, l’AAU s’appuie sur son organisation interne comme organisation des conseils (Räteorganisation), et se rend apte à construire l’économie communiste.

Les fractions les plus avancées de l’Union générale des travailleurs (AAU) se sont formées en reconnaissant que toute lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière, quelles qu’en soient les motivations, doit être simultanément une lutte politique afin de se constituer en parti politique. Ce parti c’est le Parti communiste-ouvrier d’Allemagne (KAPD). Il est né de la nécessité d’un parti véritablement prolétarien. Son point de départ idéologique était la reconnaissance que les fondements organisationnels de tous les vieux partis – du SPD au KPD – se basaient sur des principes et des expériences purement capitalistes, et que par conséquent ces structures en pleine décomposition ou faillite ne pouvaient plus être transformées de l’intérieur en armes d’une lutte émancipatrice du prolétariat. Le KAPD est un parti sans dictature par en haut (Diktatur von oben) et sans attentisme religieux par en bas (gläubiges Warten von unten). Le parti est toujours : communauté, complémentarité réciproque, compréhension active, avant tout classification de toutes les questions en fonction du but visé, action, progression dans la clarté, transformation de l’indolence en puissance créatrice, audace et hardiesse au bon moment, incessant approfondissement de l’idéologie prolétarienne. Ce vouloir nécessite rapidité et persévérance au moyen d’un support d’organisation, qui maîtrise et accomplit, par un travail désintéressé et dévoué, toutes les choses qui appartiennent aux tâches de recrutement et de préparation révolutionnaires (den werbenden und vorbereitenden Aufgaben). Le parti prolétarien est précisément la forme la mieux adaptée (beste Zwecksform) à la préparation de la lutte d’émancipation des classes opprimées à l’intérieur de la forme économique capitaliste. Le parti est le point de ralliement de personnes partageant les mêmes sentiments ou sympathies, qui ont été soulevées par les mêmes idées qui les poussent vers la révolution prolétarienne. Le parti est le point de cristallisation où se déroule le processus de transmutation de la connaissance historique en volonté de combat. Le parti est l’appareil organisatif; mais la communauté des camarades qui agit en lui est la force motrice vivante sans laquelle le parti deviendrait un mécanisme mort. La solidarité, c’est la communauté. Qui a appris à connaître concrètement l’activité illégale épuisante pour les nerfs et les jours flamboyants de l’insurrection sait que ces combats nécessitent une pleine confiance mutuelle, un amour fraternel, une capacité d’entraide et un don total de sa personne. L’entraide au cours des jours de préparation et de la lutte elle-même ne s’apparente pas à une exigence éthique, celle du nouvel apôtre, mais c’est l’une des conditions de base pour le succès d’un travail de parti et plus encore pour la direction victorieuse du combat pour la conquête du pouvoir politique. Cette communauté de révolutionnaires, le parti prolétarien, est construite sur la base du système des conseils (Rätesystem), où le droit de s’exprimer de l’ensemble des membres est le principe suprême – et où le principe de construction du parti «par en bas» (von unten auf) est complètement appliqué. L’élection d’organes exécutifs répond exclusivement à des critères d’utilité. Toute action politique officielle de ces mêmes organes doit absolument être subordonnée à la prise de position de l’ensemble du parti. Il est de la responsabilité de chaque camarade de participer activement aux tâches multiples du parti, d’observer et d’étendre la sphère des diverses activités. Une critique saine qui fait avancer les choses est un élément vital, mais elle doit toujours être guidée par la volonté de servir le mouvement révolutionnaire.

Pendant la période de préparation – et peut-être plus tard encore – la tâche la plus importante du parti est de contribuer à élever la conscience de soi (Selbstbewusstsein) de la classe ouvrière. Comme toujours, le développement des rapports économiques et sociaux précède, et le développement de la conscience, en particulier celle de la classe opprimée, ne suit que laborieusement la marche de la réalité extérieure qui la précède. Mais la lutte d’émancipation de la classe ouvrière ne peut aboutir à la victoire que si le prolétariat lui-même prend suffisamment conscience de sa situation de classe et de ses buts historiques.

Le bouleversement d’idées qui conduit à cet objectif est toujours en devenir grâce à l’exacerbation des antagonismes de classe. Il se manifeste partout où le prolétariat cherche sérieusement à extirper de sa tête la pure idéologie bourgeoise et à considérer consciemment toutes ses impressions et perceptions du point de vue de l’ouvrier vivant, exploité, inséré dans une stratification de classe. À ce moment-ci, les expressions de la vie quotidienne mais aussi les connaissances théoriques prennent un tout autre aspect. Toutes choses sont – après un changement complet de la manière de penser, dans le sens prolétarien – involontairement testées pour leur adéquation au grand but de la classe ouvrière, la révolution, toutes choses sont examinées de façon critique, et, dans la mesure où la possibilité existe, interagies. Ce processus intellectuel de transformation ne se déroule pas dans une salle d’étude fermée, mais de façon très nette dans les actions politiques des masses et à la suite de défaites inévitables. Favoriser de toutes ses forces ce processus, telle est la première tâche du KAPD – une tâche qui implique une pleine unité de pensée et d’action, qui inclut l’analyse la plus minutieuse de la crise mondiale ainsi que l’organisation et la direction de l’insurrection armée.

C’est par une lutte de classe déterminée et héroïque que l’actuelle crise finale (Endkrise) du capital – avec ses terribles effets et souffrances – sera abrégée puis trouvera sa fin. C’est une loi fondamentale de la révolution. Il ne s’agit pas de s’engager et de réfléchir à la légère : « Quand l’heure un jour sonnera, nous saurons ce que nous avons faire.» – C’est la politique des occasions manquées. Au contraire, il est important de regarder la réalité droit dans les yeux. La politique – très ramifiée et anticipatrice – du KAPD ainsi que toutes ses actions doivent être consciemment adaptées à la lutte à venir, afin qu’à l’heure donnée on dispose aussi de centres de volonté révolutionnaire. Cela se fait par un strict regroupement organisatif de la partie consciente du prolétariat au sein du Parti communiste-ouvrier. Cependant, c’est seulement dans l’action elle-même que l’on peut déceler ce qui est sain et doué de volonté et, en sens inverse, ce qui est avarié ou pourri. Ce n’est que lorsque les tambours sonneront dans la nuit, quand l’insurrection éclatera dans les rues et que l’énergie révolutionnaire se déploiera avec force, que le révolutionnaire prendra tout son sens, lui qui, de bas en haut, à tout moment et à toute heure, conscient d’être au service du Parti et inséré dans une communauté (Gemeinschaft), avait déployé son activité infatigablement.

 

[1] Le KAPD a en tête les seules organisations d’entreprise révolutionnaires (revolutionäre Betriebsorganisationen), c’est—à-dire les noyaux regroupant les ouvriers de l’Union ouvrière et du parti dans l’entreprise. Les organisations d’entreprise légales étaient des sortes de comités d’entreprise reconnus par le patronat, dominés le plus souvent par la social-démocratie, mais aussi de plus en plus, depuis 1923, par le KPD [NdT].

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