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théorie politique

Pannekoek, révisionnisme, réformisme et aristocratie ouvrière

Publié le 15 Février 2018 par pantopolis

Le révisionnisme, selon Pannekoek, trouvait sa base matérielle dans l’apparition d’une couche sociale se rattachant complètement à l’activité parlementaire et syndicale. La première expression de l’«aristocratie ouvrière» organisant et dirigeant des syndicats de masses qui, «comme tels ont pour idéal non un ordre socialiste mais la liberté et l’égalité au sein de l’État bourgeois»[1]. Ces appareils syndicaux étaient aux mains d’une bureaucratie complètement détachée de la classe ouvrière. Cette bureaucratie, Pannekoek la nommait «aristocratie ouvrière». Elle était moins une nouvelle couche sociale qu’une caste de «chefs» étendant leur domination sur l’ensemble des masses ouvrières.

 

La théorie de «l’aristocratie ouvrière» n’était pas nouvelle. Elle avait été ébauchée déjà par Engels mais de façon polémique, avant d’être plus ou moins reléguée au magasin des accessoires théoriques[2]. Engels estimait en 1885 qu’une crise du capitalisme britannique ruinerait les bases du corporatisme en milieu ouvrier :

 

Avec la ruine de la suprématie industrielle, la classe ouvrière d’Angleterre va perdre sa condition privilégiée. Dans son ensemble – y compris donc sa minorité privilégiée et dirigeante –, elle se verra alignée au niveau des ouvriers de l’étranger[3].

 

Cette théorie fut reprise dans la IIe Internationale, du moins tant qu’il n’était question que du cas anglais et non des autres pays impérialistes, où à côté d’une «élite» ouvrière qualifiée (très relativement) bien payée coexistaient une masse d’ouvriers souvent non qualifiés, surexploités, misérablement payés et souvent immigrés de fraîche date. La théorie de l’aristocratie ouvrière fut systématisée par Lénine. Ce dernier, dans un texte de 1916, la définissait ainsi :

 

Une couche privilégiée du prolétariat des puissances impérialistes vit en partie aux dépens des centaines de millions d’hommes des peuples non civilisés[4].

 

Cette couche (ou caste) achetée avec les profits tirés des possessions coloniales ou des pays économiquement dominés (Chine, Amérique latine, etc.) voyait le prix de vente de sa force de travail maintenue à un niveau acceptable par le phénomène de l’immigration, où les ouvriers extérieurs au cadre national étaient scandaleusement sous-payés et cantonnés dans des emplois sous-qualifiés :

 

En France, les travailleurs de l’industrie minière sont «en grande partie» des étrangers : Polonais, Italiens, Espagnols. Aux États-Unis, les immigrants de l’Europe orientale et méridionale occupent les emplois les plus mal payés, tandis que les ouvriers américains fournissent la proportion la plus forte de contremaîtres[5].

 

Lénine allait même plus loin, semblant faire siennes les thèses du sociologue W.E.B. Du Bois, un sociologue noir américain[6]. Dans des notes à propos du livre de J.A. Hobson sur l’impérialisme, il semblait se rallier à l’idée d’une lutte entre les «races», la «race blanche» exploitant les autres «races» :

 

Les races blanches, renonçant au travail sous sa forme la plus ardue, VIVENT COMME UNE ESPÈCE D’ARISTOCRATIE MONDIALE PAR L’EXPLOITATION DES «RACES INFÉRIEURES», tandis qu’elles transmettent le contrôle du monde de plus en plus aux membres de ces mêmes races[7].

 

Cette théorie «léniniste» de l’«aristocratie ouvrière» eut beaucoup plus tard des retombées dangereuses en cultivant un vénéneux ‘tiermondisme’ qui faisait de tous les ouvriers des grands pays industriels des privilégiés bénéficiant de plus «hauts» salaires par rapport «aux pays coloniaux et semi-coloniaux»[8].

 

Le très léniniste Ernest Mandel (1923-1995), qui céda bien souvent à ce tiermondisme (appelé «guévarisme» ou «tricontinentale»), dut constater que très souvent la partie la mieux payée de la classe ouvrière occidentale se trouvait à l’avant-garde du «mouvement communiste» :

 

Il faut … être très prudent sur cette notion «d’aristocratie ouvrière» employée par Lénine. Si on examine avec un certain recul l’histoire du mouvement ouvrier, on constate que très souvent les couches classiquement appelées «aristocratie ouvrière» ont été des couches «de pointe» de la percée du mouvement communiste : en Allemagne orientale, le mouvement communiste est devenu un mouvement de masse au début des années 20, grâce à la conquête des métallurgistes, couche la mieux payée de toute la classe ouvrière allemande[9].

 

Ce phénomène de radicalisation de la prétendue «aristocratie ouvrière», nous l’observons tout particulièrement dans le cas du KAPD et de l’AAU, qui trouvent aussi leur origine dans le milieu révolutionnaire des métallos berlinois (cf. conclusion). Ernest Mandel ici réduit le «mouvement communiste» au seul KPD et aux sections syndicales dominés par lui, dont la politique se révéla vite désastreuse (voir chap. IV et V). Une manière de dédouaner le KPD de toute sa politique opportuniste qui le conduisit à préconiser la "ligne Schlageter" en 1923, une ligne d'union sacrée avec la bourgeoisie allemande contre le capital français, qui occupait la Ruhr.

 

[1] Souligné par nous. Ibid., p. 84.

[2] Engels parlait d’aristocratie ouvrière à propos d’ouvriers hautement qualifiés organisés dans des syndicats corporatistes et hostiles à l’organisation des ouvriers non qualifiés, particulièrement en Grande-Bretagne [Marx et Engels 1972, p. 193].

[3] „England 1845 und 1885“, Die neue Zeit 1885, Heft 6, p. 241–245.

[4] Lénine, «L’impérialisme et la scission du socialisme», octobre 1916, publié dans le Recueil du social-démocrate n° 2, décembre 1916 [https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/10/vil191610001.htm].

[5] Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916 [2005].

[6] W.E.B. Du Bois (1868-1963), premier Noir à obtenir un doctorat aux USA, fut le cofondateur en 1919 de la National Association for the Advancement of Colored People (Association Nationale pour l’Avancement des Gens de Couleur), il devint un partisan du panafricanisme. Il participa à la Conférence de San Francisco (1945), qui fondait les Nations Unies, comme «militant anticolonial». Le maccarthysme le poussa à s’engager vers un compagnonnage aveugle avec le stalinisme. Lorsque Staline mourut, il écrivit une nécrologie faisant de lui un être «simple, calme et courageux», l’encensa pour avoir été le «premier à mettre la Russie sur la route de la fin de l’intolérance raciale et à faire une nation avec ses 140 groupes sans détruire leur individualité».

[7] Souligné par Lénine en capitales d’imprimerie, in Collected Works, vol. 39, Progress Publishers, Moscou, 1968, p. 420.

[8] Ernest Mandel, principal chef – sinon «papabile» dans les années 1960-1980 –  de la Quatrième Internationale, affirmait avant mai 1968 : «La véritable ‘aristocratie ouvrière’ n’est plus constituée par certaines couches du prolétariat des pays impérialistes par rapport à d’autres couches de ce prolétariat, mais bien plus par l’ensemble du prolétariat des pays impérialistes par rapport à celui des pays coloniaux et semi-coloniaux : pays coloniaux et semi-coloniaux : le rapport des salaires entre un ouvrier noir d’Afrique du Sud et un ouvrier anglais est de un à dix. Entre deux ouvriers anglais, ce rapport varie de un à deux, deux et demi au maximum» [De la bureaucratie (1965-1967), La Brèche, 1978, 47 p.].

[9] Mandel 1977, ibid. Souligné par nous.

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