Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
pantopolis.over-blog.com

théorie politique

Conclusion : Les conseils 1917-1920

Publié le 29 Novembre 2018 par Philippe Bourrinet

Garde rouge ouvrière, usine Vulkan, Petrograd, 1917

Garde rouge ouvrière, usine Vulkan, Petrograd, 1917

bilan et perspectives

Trotsky, dans ses Leçons d’octobre (1924) a cru trouver la pierre philosophale du triomphe futur du prolétariat s’emparant du pouvoir par l’insurrection :

S’il n’y a pas eu de révolution victorieuse à la fin de la guerre, c’est parce qu’il manquait un parti. Cette constatation s’applique à l’Europe tout entière. On pourrait en vérifier la justesse en suivant pas à pas le mouvement révolu­tionnaire dans les différents pays. En ce qui concerne l’Allemagne, il est clair que la révolution aurait pu y triompher en 1918 et en 1919, si la masse avait été dirigée comme il convient par le Parti. En 1917, l’exemple de la Finlande nous a montré que le mouvement révolutionnaire s’y développait dans des conditions exceptionnellement favorables, sous le couvert et avec l’aide militaire directe de la Russie révolutionnaire. Mais la majorité de la direction du Parti finlandais était social-démocrate et fit échouer la révolution. Cette leçon ne se dégage pas moins clairement de l’expérience de la Hongrie. Dans ce pays, les communistes, alliés aux social-démocrates de gauche ne conquirent pas le pouvoir, mais le reçurent des mains de la bourgeoisie épouvantée. La révolution hongroise, victorieuse sans bataille et sans victoire, se trouva, dès le début privée d’une direction combative. Le Parti communiste [hongrois] fusionna avec le Parti social-démocrate, montrant par là qu’il n’était pas lui-même vraiment communiste et que, par suite, il était malgré, l’esprit combatif des prolétaires hongrois, incapable de conserver le pouvoir qu’il avait obtenu si facilement. La révolution prolé­tarienne ne peut triompher sans le Parti, à l’encontre du Parti ou par un succédané de Parti[1].

Cette vision, forgée sur l’enclume de l’idéologie léniniste, après le lamentable fiasco de l’Octobre allemand de 1923 (le putsch de Hamburg), est typique. Elle fait d’un unique parti (vite devenu parti unique) le deus ex machina d’une «révolution prolétarienne» où les conseils d’ouvriers et de soldats ont été jetés dans les «poubelles de l’histoire». Elle traduit aussi une conception quelque peu méprisante pour la masse informe dont le seul honneur aurait été d’être «dirigée» par le Parti. Elle fait aussi de cette «masse» un non-sujet de l’histoire, le sujet réel étant le «Parti» avec un grand P. Elle dédouane enfin le Komintern (et donc Trotsky lui-même) de sa politique désastreuse en Allemagne de fusion du KPD avec les Indépendants en décembre 1920, oscillant entre l’attrait du pouvoir bourgeois et le putschisme en janvier 1919.

Trotsky «oublie», dans cette brochure, de rappeler que le parti bolchevik a connu l’indécision la plus totale jusqu’aux Thèses d’avril de Lénine (7 avril 1917). Kamenev, revenu de Sibérie avec Staline, préconise dans la Pravda une politique de «défense révolutionnaire de la patrie». À Moscou, le dirigeant bolchevik Viktor Nogin affirme tranquillement que les soviets disparaîtraient au profit des syndicats. Au sommet du futur État, il y aurait l’Assemblée constituante, puis le classique Parlement bourgeois[2].

La prise du pouvoir par le Parti bolchevik, décidée par Lénine et organisée par Trotski, pour le 25 octobre (7 novembre) à Petrograd couronnait tout un mouvement irrésistible vers la prise du pouvoir par le prolétariat, qu’il soit dans les usines ou en uniforme. Un mouvement qui avait déjà triomphé dans l’Oural, comme le note Trotsky en 1930[3]. Cette prise du pouvoir était le produit d’un double mouvement : une volonté féroce chez les paysans et les ouvriers d’arrêter immédiatement la guerre; un mouvement irrésistible chez les millions de paysans en capotes d’occuper les terres des seigneurs et de la bourgeoisie et de les partager, s’il le fallait sauvagement, par le fer et par le feu. Pour le moujik, pris rapidement dans une guerre sans merci entre Blancs et Rouges, l’unique préoccupation était la terre. Un paysan résumait la situation :

Nous, on se fiche du pouvoir, quel qu’il soit, pourvu qu’il établisse un ordre juste. Et qu’il nous laisse la terre. Si on nous avait donné la terre, nous aurions même accepté le tsar[4].

Il s’agissait bien d’une lutte à mort, dont le terme aurait été un nouveau partage de la Russie entre puissances capitalistes, accompagné de massacres allant bien au-delà de ceux de la Commune de Paris. Comme le confessait le général Kornilov :

Même s’il faut brûler la moitié de la Russie et verser le sang de trois quarts de la population, nous le ferons si c’est nécessaire pour sauver la Russie[5].

Décimé au terme d’une victoire à la Pyrrhus, muselé par la dictature du parti unique, dont le mot d’ordre n’était plus «tout le pouvoir aux soviets», mais l’édification d’un capitalisme d’État sur le modèle allemand, s’appuyant sur les méthodes «scientifiques» du taylorisme, le prolétariat russe ne pouvait plus compter sur le prolétariat allemand, battu à plate couture par un capitalisme ultra-organisé qui trouva son arme décisive pas seulement dans les corps francs mais dans la social-démocratie qui les constitua à grands renforts de publicité dans le Vorwärts.

Endormi par près de 30 années de réformisme de la social-démocratie, qui n’aspirait qu’à gérer les caisses de retraite et d’assurances, pour finalement trouver une voie pacifique de prise de pouvoir par les élections, le prolétariat allemand s’est trouvé dans un véritable état de commotion cérébrale en 1914. La trop grande fidélité à l’idée d’une organisation unique a conduit les spartakistes à adhérer en 1917 dans le parti des Indépendants, l’USPD, et l’ont donc cautionné, alors que ce dernier porte une responsabilité écrasante dans la défaite en s’agrégeant le 9 novembre au cabinet d’ordre capitaliste formé par le SPD avec l’aval de l’état-major.

Derrière toute cette indécision du spartakisme, on peut déceler, certes, l’extrême confusion d’un prolétariat qui en novembre 1918 demande que Liebknecht soit au gouvernement et exige l’unité de tous les partis «socialistes». La lassitude de la guerre, le désir d’être vite démobilisés, des défaites sanglantes à répétition, mais aussi les hochets jetés par la social-démocratie («socialisation» des usines sous «contrôle ouvrier» par des comités d’entreprise), bientôt le chômage massif où le prolétariat oscille entre révoltes et dépression, la soumission aux syndicats qui leur servaient de carte de travail, tout cela contribua à parachever la défaite.

***

Nous ne pensons pas, comme certains qui se nomment «communisateurs» que l’échec de la vague révolutionnaire des conseils de 1917 à 1921 marquerait la fin d’un «vieux» programme ouvrier, que le prolétariat devrait se nier pour attirer les autres couches de sans-travail ou «surnuméraires», plongés dans des révoltes périodiques, aussi éphémères que spectaculaires. Nous ne pensons pas que l’avenir serait un retour aux «romantiques» luttes du xixe siècle, où

L’émeute, le blocage, la barricade, l’occupation. La commune. Voilà ce à quoi nous allons assister dans les cinq, quinze, quarante années à venir. La liste n’est pas nouvelle[6].

Étant donné l’état actuel du mouvement ouvrier et de ses infimes minorités révolutionnaires, la montée du populisme, il est difficile de prévoir s’il y aura un jour une vague prolétarienne prenant une ampleur pluricontinentale. Pour cela il faudra que la classe révolutionnaire tire les leçons de l’échec des révolutions des conseils en Russie, Allemagne et Hongrie.

Pour nous, il est vain de chercher d’autres classes révolutionnaires que le prolétariat. Tant que celui-ci, même minoritaire dans la société, n’aura pas de nouveau pris conscience de ses tâches historiques, il n’y aura pas de révolution mondiale. Seul un prolétariat conscient de son existence comme classe est en mesure d’attirer à lui les autres couches sociales : paysans sans terre ou microfundiaires, sans-travail des bidonvilles, petite-bourgeoisie prolétarisée, et surtout l’immense masse des chômeurs. Cela implique l’apparition de minorités politiques organisées en son sein, sous forme de groupes ou autres, et bien décidées à mettre fin à un système mondial qui mène à une destruction généralisée de toute la planète.

Une révolution qui mette fin au capitalisme ne peut surgir que dans les zones à forte concentration ouvrière (Europe, Brésil, Mexique, Argentine, Chili, Asie toute entière, particulièrement la Chine devenue l’atelier du monde). L’empire américain demeurera jusqu’à la fin la forteresse la plus solide de la contre-révolution.

 

Le 29 novembre 2018,

Philippe Bourrinet.

 

[1] Trotsky, Les leçons d’Octobre, 1924, chap. «Des soviets et du parti dans la révolution prolétarienne», Les bons caractères, Pantin, 2015. Souligné par nous.

[2] Anweiler, op. cit., p. 184 et 196.

[3] Trotski, Histoire de la révolution russe, tome II, op. cit., p. 559 : «Les ouvriers armés liquidèrent presque imperceptiblement le pouvoir officiel, lui substituant les organes des soviets. […] L’ouvrier serrait solidement les poings sur son fusil pour défendre l’usine dans laquelle il voyait la source même de sa force. Ainsi les éléments de la dictature ouvrière, dans les entreprises et dans les districts, se fixaient avant même que le prolétariat dans son ensemble ne se fût emparé du pouvoir de l’État».

[4] Souligné par nous. Cité par Philippe Comte, «Et si Lénine avait été fusillé ?», La Revue russe n° 49, Institut d’études slaves, 2017, p. 17. Trotsky pensait que le pouvoir bolchevik n’aurait pas tenu deux semaines, si les Blancs avaient abandonné leur étendard de mercenaires des latifundiaires et approuvé le partage des terres.

[5] Cité par Jean-Jacques Marie, Trotski, révolutionnaire sans frontières, Payot, 2006, p. 183. Souligné par nous.

[6] Joshua Clover, L’Émeute prime. La Nouvelle Ère des soulèvements, entremonde, Genève, avril 2018, p. 176.

Commenter cet article