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théorie politique

Leçons des révolutions des conseils, 1917-1919. 2e partie

Publié le 28 Novembre 2018 par Philippe Bourrinet

II. La stratégie des forces bourgeoises face aux conseils d’ouvriers et de soldats en Europe, 1917-1918

De façon générale, que ce soit en Russie, Allemagne, Autriche et Hongrie, les classes dominantes vont s’appuyer sur la social-démocratie réformiste et «centriste» pour détourner les conseils de leur finalité : la prise du pouvoir, à l’issue d’une situation instable de double pouvoir. Il s’agit de miner les conseils de l’intérieur en les transformant en organes de gestion de la nouvelle société bourgeoise qui émerge. Les mots d’ordre de République démocratique et d’Assemblée constituante du peuple entier sont mis en avant pour amener les conseils à se saborder. Dès le début, la bourgeoisie se prépare à la guerre civile contre le nouveau pouvoir des conseils. La Finlande, même sans formation de conseils, ne constitue pas une exception : la bourgeoisie nationale qui exige son indépendance prépare systématiquement la guerre intérieure contre le prolétariat pour asseoir son pouvoir, en s’appuyant sur les deux camps impérialistes, tous aussi inquiets d’une contagion bolchevik.

En Russie. – La Révolution russe étant mieux connue que les révolutions allemande et hongroise, nous ne donnerons que dans ses lignes les plus fondamentales les caractéristiques du mouvement des conseils que les bolcheviks portèrent en avant, du moins jusqu’en octobre 1917.  

À la différence du soviet de Petrograd de 1905, création du prolétariat en grève, celui de 1917 fut d’abord une création des partis de la «démocratie socialiste». Son comité exécutif fut créé non à l’initiative révolutionnaire de la base ouvrière mais d’ouvriers participant au Comité central des industries de guerre (CCIG), qui avaient été emprisonnés, malgré leur adhésion à l’«effort de guerre». Libérés, ces membres ouvriers du comité constituèrent un Comité exécutif provisoire du conseil des députés ouvriers, auquel s’agrégèrent des députés socialistes à la Douma. Le Comité provisoire invita les ouvriers à élire leurs députés à raison d’un pour 1.000, les soldats dans la proportion d’un par compagnie (entre 100 et 250 hommes) pour une armée comptant 13 millions environ de mobilisés. Le Comité exécutif décida lors de sa première séance de désigner des commissaires chargés d’organiser des comités de quartier et des milices ouvrières armées. Une démocratie indirecte donc. Une fois formé, le soviet constitué coopta des leaders socialistes SR et mencheviks.

Tout aussi importante fut la promulgation par le soviet, à l’initiative des députés soldats de la base, le Prikaz (Ordre) n° 1 qui stipulait que les comités de soldats seraient élus dans tous les corps d’armée. Disposant de tous leurs droits civiques, les soldats ne devaient pas prendre d’ordres qui soient en opposition aux décisions du soviet[1]. Ils pouvaient, actes inouïs dans une armée capitaliste, destituer leurs officiers et en élire d’autres.

Vu la supériorité numérique des députés soldats et leur composition paysanne, la majorité d’entre eux était d’orientation socialiste-révolutionnaire. Par contre, prédominaient, au début du moins, les mencheviks dans les comités ouvriers. Les soviets sont considérés par les bolcheviks comme un «parlement de la classe ouvrière», et donc une assemblée de partis politiques, où doit prédominer le parti bolchevik, «prêt à prendre le pouvoir», comme l’affirmera Lénine en juin lors du premier congrès des soviets. Comme le note avec justesse l’historien Marc Ferro :

[…] déjà les soviets n’agissaient plus entièrement par eux-mêmes : leurs membres obéissaient désormais aux instructions de leur parti[2].

Ce processus d’emprise des partis prit son essor dès le moment où les députés cessèrent de se dire apolitiques. Ils le pouvaient d’autant moins que l’aspiration à mettre fin à la guerre et à s’emparer des terres était tout sauf apolitique.

Pour les partis de la «démocratie socialiste», SR et mencheviks, les soviets sont un feu follet, qui durera jusqu’à l’Assemblée constituante. Face au gouvernement provisoire que Lénine qualifie immédiatement de contre-révolutionnaire, les mencheviks sont prêts à se soumettre à ses ordres :

Membres du gouvernement provisoire, le prolétariat et l’armée attendent vos ordres pour consolider la révolution et démocratiser la Russie[3].

Mais ces «ordres» prêchaient la «guerre défensive» au service de l’Entente et s’évertuaient à convoquer le plus vite possible une Assemblée constituante. Mencheviks et SR s’accordaient pour transférer tout le pouvoir au gouvernement provisoire, puis à l’Assemblée constituante. Une fois celle-ci érigée en instance suprême, les conseils d’ouvriers, de soldats et de paysans n’auraient plus qu’à se suicider, comme ce fut le cas en décembre 1918 en Allemagne. Mais pour cela, le gouvernement social-démocrate dut s’appuyer sur une armée à peine ébranlée par la défaite militaire et les corps francs.

En Russie, au contraire, la radicalisation du prolétariat qui se montrait souvent plus à gauche que le parti bolchevik, la révolte permanente des soldats organisés en conseils et de plus en plus enragés au point de fusiller leurs officiers, les jacqueries paysannes conduites avec ou sans soviets, tout cela minait le terrain de la contre-révolution, dont les tentatives, comme celle de Kornilov en juillet, échouèrent lamentablement.

En septembre les bolcheviks, partis de rien, contrôlent le soviet de Petrograd. Les conseils de soldats, qui ne pensent qu’à une chose – mettre fin à la guerre et rentrer se partager les terres – basculent (à 40 p. 100 environ) du côté des bolcheviks. La politique du gouvernement provisoire qui veut poursuivre la guerre du côté de l’Entente et soutient à fond et l’état-major, celle des industriels qui usent du lockout et allouent des fonds à la contre-révolution qui tend à s’organiser, tout cela explique un tsunami révolutionnaire irrésistible que ni les calomnies de la presse (qui fait de Lénine un agent allemand) ni les tentatives de putsch (celui de Kornilov) ne peuvent arrêter.

Le succès de la révolution d’octobre s’explique non seulement par la fureur irrépressible contre les responsables de la guerre, mais aussi par une immense haine contre la bourgeoisie (les ouvriers défileront au cri de «à mort les bourgeois», «à bas les dix ministres capitalistes»). Si le parti bolchevik, sous l’énergique action de Lénine et de Trotsky, est au diapason de masses incandescentes, il sut les freiner, comme lors des journées de juillet, pour éviter de tomber dans le piège d’insurrections prématurées. Ce ne fut pas le cas de Karl Liebknecht et Wilhelm Pieck en janvier 1918, qui tentent d’organiser avec les Indépendants de gauche (Georg Ledebour) une insurrection condamnée d’avance (voir infra).

Le succès d’octobre ne s’explique par seulement par l’action énergique des hommes qui se révèlent des phares pour les masses, il s’explique avant tout par le développement  d’organismes spécifiques de la classe ouvrière : les comités d’usine et les gardes rouges.

Ces comités correspondaient à une nécessité pour les ouvriers des grandes usines : toucher leur salaire en s’emparant des caisses des patrons, et en les séquestrant si c’était possible, lorsque ceux-ci fermaient l’usine, autogérer l’usine et les échanges interentreprises (surtout dans l’alimentation), assurer le ravitaillement, alors que pointait l’effondrement économique («la catastrophe imminente» soulignée par Lénine. Il s’agissait donc d’une «autogestion» forcée, mais qui nécessitait aussi un autocontrôle physique et moral des ouvriers : lutte contre l’alcoolisme, lutte contre la démoralisation et la dépolitisation qui s’exprimaient par l’absentéisme[4], création d’activités culturelles indispensables pour le moral (dont l’alphabétisation des ouvriers non qualifiés)[5]. Le contrôle ouvrier préconisé et mis en pratique par les comités d’usine, c’était tout cela, mais en s’appuyant de plus en plus sur des milices d’entreprise.

La montée en puissance des gardes rouges, volontaires décidés «à lutter contre la contre-révolution» et «à défendre les acquis de la classe ouvrière» – et de façon générale la sécurité civile – traduisait une irrésistible poussée vers l’insurrection. Très vite, ces gardes vinrent appuyer les milices ouvrières créées sur une base territoriale. Fait significatif, pour être enrôlé dans la garde rouge, il fallait «être recommandé par le comité d’arrondissement d’un parti socialiste»[6].

Ce n’étaient pas les syndicats, mais les comités d’usine qui incarnaient le plus l’insurrection à venir. Pour les mencheviks qui les dominaient, les syndicats – dans le cadre d’une «révolution bourgeoise» – devaient seulement présenter des revendications démocratiques. Ce n’était pas le cas des bolcheviks qui appelaient les syndicats «à se tenir fermement et inébranlablement aux côtés de l’internationalisme révolutionnaire». Une position syndicaliste-révolutionnaire en quelque sorte…

Pour beaucoup d’ouvriers, qui ne croyaient pas que l’économie serait sauvée «par une intervention planifiée de l’État dans la vie économique», les comités d’usine apparaissaient comme un embryon de communes de producteurs, les syndicats soit comme des vestiges de la société capitaliste soit comme «des cadavres vivants»[7].

Si Lénine appuya le contrôle ouvrier mis en pratique par les comités d’usine, ce fut d’abord dans le but d’appuyer les initiatives spontanées, même dans le cas de la mise en place d’un «État prolétarien» centralisé. Il s’agissait d’encourager la comptabilité, «car le socialisme est d’abord et surtout une question de comptabilité».

En fait, les bolcheviks voulaient instaurer le seul «contrôle ouvrier d’État», votant en ce sens dans les conférences des comités d’usine,  en septembre et octobre. Dès juin, ils avaient appelé à la subordination des comités aux syndicats. Les comités présentaient l’avantage d’être «permanents» et non pas éphémères et «localistes» comme les comité. Mais en octobre, malgré les protestations d’anarchistes communistes comme Voline et l’ex-IWW Bill Chatov, l’absorption des comités par les syndicats devenait progressivement une réalité.

L’anarchiste Piotrovsky lança un dernier cri en faveur des comités d’usine, face aux syndicats appelés à être à la tête de l’État, si la prise du pouvoir réussissait :

[…] les syndicats veulent nous bouffer […] leurs membres sont extérieurs à l’usine. […] ils sont maintenant prêts à négocier. […] La clé de l’avenir, ce sont les comités[8].

La prise de pouvoir le 25 octobre par le Comité militaire révolutionnaire (composé d’un ou deux SR de gauche et de trois bolcheviks) se fit au nom du Soviet des députés d’ouvriers et de soldats, mais non des comités d’usine. La dictature du prolétariat au nom des soviets était proclamée, mais une fois le pouvoir pris, restait à savoir si le prolétariat le garderait dans les usines (voir infra).

En Finlande, la bourgeoisie finlandaise forme pacifiquement un gouvernement de coalition (sénat), en avril 1917, dans l’espoir de gagner son autonomie, sinon l’indépendance, et surtout d’éviter la révolution dans un pays où le prolétariat urbain et rural est majoritaire[9]. Il est composé de six ministres de droite et de six social-démocrates, souvent de droite, présidé par l’ancien mineur Oskar Tokoi, qui démissionne un mois plus tard, et devint commissaire du peuple en 1918. Le puissant parti social-démocrate (130.000 membres), plus de 40 p. 100 des sièges lors des élections, est divisé entre réformistes aspirant à la prise pacifique du pouvoir par le parlement et éléments plus radicaux dirigés par Otto Kuusinen appelé aux plus hautes responsabilités dans le Komintern[10].

Dans la foulée de la révolution russe, le prolétariat finlandais se lance massivement dans la lutte à partir du 26 mars, épaulé à Helsinki (Helsingfors) par les matelots et soldats russes : métallos, bûcherons, employés communaux, cheminots, imprimeurs et même employés de maison. Le premier mai, 50.000 manifestants défilent dans la capitale drapeau rouge en tête.  Les ouvriers exigent la journée de 8 heures, le blocage du prix des céréales.

Plus rapidement qu’en Russie, la bourgeoisie, une fois passé le premier moment de surprise, organise la contre-révolution. Elle crée des milices armées qui terrorisent les campagnes. Des gardes civiques (gardes blanches) se créent, incluant le corps de volontaires qui avaient rejoint l’armée allemande. La social-démocratie désavoue la réaction ouvrière à cette vague de terreur et ne tolère la formation de groupes d’autodéfense qu’en octobre. Parfaitement réformiste, le SDP exigeait des réformes au parlement : des lois sociales jusqu’à l’interdiction des gardes civiques.

En octobre 1917, Svinhufvud, chef de la réaction monarchiste, devenu président, déclare le 4 décembre l’indépendance de la Finlande au parlement. Le 31 décembre, il obtient personnellement de Lénine la reconnaissance de l’indépendance de la Finlande, alors que la Suède, et surtout l’Allemagne l’aident matériellement et militairement à former 37.000 gardes blancs. L’ancien général du tsar, d’origine suédoise, en prend la direction. C’est le début de la guerre civile avec une demi-prise du pouvoir par la gauche social-démocrate (voir infra).

Hongrie : Le 31 octobre 1918, des militants sociaux-démocrates, des soldats, mais aussi de simples civils et des étudiants radicaux organisés dans le cercle Galilée[11], portant des reines-marguerites (des Asters de Chine) à leur boutonnière, prennent d’assaut avec l’aide de soldats, organisés en conseils, plusieurs bâtiments publics à Budapest. Ils prennent de cours les délégués ouvriers d’usines d’armement, les futurs communistes Béla Kun, László Rudas et Béla Szántó qui avaient fixé, dès le 26 octobre,  l’insurrection pour le 4 novembre[12]. L’ancien ministre-président le comte Etienne Tisza, tenu responsable de la guerre, est fusillé chez lui par un groupe de soldats. Les ouvriers s’emparent d’armes. La bourgeoisie hongroise organisée en Conseil national porte au pouvoir Michel Károlyi qui proclame la République populaire de Hongrie.

Le 1er novembre, le PSDH, par la bouche de Zsigmond Kunfi, annonce la fin de la lutte de classe :

Moi, un social-démocrate convaincu, c’est difficile à le dire, mais je le dis: durant les six prochaines semaines, le temps prévu pour mettre en place la forme institutionnelle sous les conditions parlementaires appropriées, nous ne souhaitons pas utiliser l’arme de la lutte des classes[13].

Le ministre socialiste de la nouvelle coalition gouvernementale Ernö Garami  martèle ce qui attend les ouvriers insurgés : «travailler, travailler et travailler».

Mais la situation devient incontrôlable pour le Conseil national. Les conseils poussent comme des champignons, parfois sous les formes les plus inattendues : conseils des ouvriers de Budapest, conseil des fonctionnaires, puis le conseil des prêtres (!), conseils des ingénieurs, des ménagères, des professeurs, etc. Ils n’hésitent pas à prendre le pouvoir et à ouvrir les prisons.

Le 16 novembre à Budapest, les mêmes social-démocrates alliés aux forces contre-révolutionnaires tentent de reprendre le contrôle du mouvement en proclamant la «République démocratique». Celle-ci devra convoquer «une assemblée nationale constituante élue au suffrage universel». Soulignons que le même jour les troupes françaises et britanniques pénètrent en Ukraine, les deux pays ayant déjà l’intention de démembrer et d’occuper la Hongrie.

Mal informé, le gouvernement bolchevik envoie un télégramme de félicitations au PSDH, croyant qu’il dirigeait la  révolution». Le PSDH dissimule ce télégramme. Ottó Korvin, un des organisateurs de la mutinerie de Pula (Istrie) et dirigeant des socialistes-révolutionnaires, rédige un tract dénonçant les manœuvres social-démocrates, livre le contenu du télégramme, et le diffuse par les airs – les conseils de soldats lui fournissent l’avion – à l’occasion d’un meeting de masse organisé pour célébrer le gouvernement républicain!

Les soldats insurgés organisés en conseils centralisés ne restent pas passifs; ils refusent de rentrer dans les casernes et d’obéir à leurs officiers. Ils exigent la dissolution définitive de l’armée et l’armement du prolétariat organisé en gardes rouges. Ils imposent à leur tête le socialiste de gauche József Pogány, qui sera commissaire du peuple à la guerre dans la République des conseils.

Le 24 novembre, Béla Kun, Tibor Szamuely et d’autres – prisonniers de guerre ou déserteurs réfugiés en Russie devenus bolcheviks – constituent le Parti communiste hongrois composé de communistes, d’anarcho-communistes, de socialistes-révolutionnaires, de groupes d’ouvriers inter-fabriques, qui n’a pas encore d’organe politique[14]. Beaucoup ont entre 17 et 22 ans et sont toujours au premier rang pour les actions les plus audacieuses. Le parti fut ensuite rejoint par un groupe d’ingénieurs et un cercle d’intellectuels organisé autour de György Lukács. Le programme du nouveau parti – qui s’appelait en Russie section hongroise du Parti communiste international – est ambigu. La définition donnée par Béla Kun de la dictature du prolétariat est sommaire (et quasiment gramscienne avant la lettre !) : «remise du pouvoir économique aux mains des travailleurs par la fonction de conseils de producteurs assurant l’entière responsabilité de la gestion».

Le gouvernement du comte Karolyi, qui a associé la social-démocratie, a de plus en plus de mal à maîtriser un mouvement irrésistible poussant les ouvriers à s’armer et à prendre localement le pouvoir. À Salgótarján, une petite ville minière, les milices ouvrières s’emparent du pouvoir en décembre. Le syndicaliste et socialiste Károly (Charles) Peyer, haut-commissaire du gouvernement, est envoyé dans la cité pour désarmer les mineurs. Son intervention musclée le 10 janvier 1919 lui vaudra le surnom de ««boucher de Salgótarján», au moment même où les Ebert-Noske-Scheidemann se font les chiens sanglants de la bourgeoisie à Berlin.

Allemagne : À cent ans du début de la révolution en Allemagne, le 9 novembre, la bourgeoisie, parlant d’armistice (sous-entendu : armistice entre prolétariat et bourgeoisie dans la guerre de classe) a sciemment fait un total black-out sur cette révolution qui est précédée par la révolte des marins de Kiel (30 octobre). Cette révolte est bien une révolution, car elle met littéralement le feu aux poudres. Toute l’Allemagne se couvre de conseils d’ouvriers et de soldats, lorsque les marins armés se répandent dans tout le pays, malgré l’envoi en urgence à Kiel de Noske, qui se fait élire président du conseil ouvrier, où il n’aura d’ailleurs aucun pouvoir. La révolution n’est pas pacifique, même si dans certains endroits règne un esprit «quarantuitard» de fraternité retrouvée. À Berlin, les ouvriers s’emparent des casernes. Tout Berlin est sillonné de véhicules militaires portant des drapeaux rouges, les ouvriers et les soldats défilent ensemble armés.

Le pouvoir est double : d’un côté le gouvernement des commissaires du peuple, constitué de trois SPD (Ebert, Scheidemann et Landsberg) – appelé au pouvoir dès le 4 octobre, dans le cabinet Max de Bade, sur l’invitation expresse de l’état-major – et de trois indépendants (Haase, Dittmann et Barth).

Tandis que Scheidemann – à la grande fureur d’Ebert – proclamait la République (bourgeoise), Karl Liebknecht, du haut du balcon du Château impérial faisait ovationner la République socialiste et s’adressait aux «frères prolétaires » du monde pour parachever «la révolution mondiale». Il a refusé d’entrer comme otage du gouvernement socialiste, malgré l’appel à l’unité entre «tous les partis socialiste ».  Le lendemain, il met en garde les 1.500 délégués des conseils d’ouvriers et de soldats réunis au Cirque Busch de Berlin : «La contre-révolution est déjà en marche, elle est déjà en action, elle est au milieu de nous ! »[15]. Certains des délégués soldats, presque tous désignés par la social-démocratie, menacent Liebknecht de leurs armes…

Les conseils de soldats, manipulés par le SPD et l’état-major, occupent le parterre avec leurs armes, tandis que les conseils ouvriers se partagent modestement les poulaillers. Quelques jours plus tard, le 16 novembre, l’état-major, qui est en liaison quotidienne et secrète avec Ebert, appelle à

constituer des conseils de soldats […] qui canalisent le mécontentement, rendant ainsi l’armée plus imperméable aux tendances extrémistes. […] Nous ne pouvons pas nous passer des conseils de soldats […] le commandement suprême et toute l’armée se sont mis sans réserve à la disposition de l’actuel gouvernement dirigé par Friedrich Ebert[16].

Et de fait, l’état-major et le SPD pouvaient compter sur les troupes du front occidental, qui n’avaient pas été «contaminées» par la propagande spartakiste et qui, lorsqu’elles rentraient au bercail, liquidaient sur ordre les conseils de soldats existants. Sur le front oriental, avaient été formées des troupes de choc antibolcheviks, qu’on nommera Baltikum, qui par le fer et par le feu massacraient les communistes baltes. S’appuyant sur les grands propriétaires fonciers de Prusse orientale et occidentale, elles pouvaient compter sur le total appui du chef SPD August Winnig, commissaire général pour les pays baltes occupés, qui fit de la Prusse des grands latifundiaires un camp d’entrainement à ciel ouvert de tous les lansquenets contre-révolutionnaires.

Les conseils ouvriers pesaient plus que les conseils de soldats, qui leur avaient parfois remis leurs armes. La social-démocratie, s’appuyant sur son appareil syndical (les «syndicats libres») tenta, dès les premières minutes de la révolution de novembre d’imposer ses hommes d’appareil, le plus souvent sans élections. Par exemple, à Cologne, les dirigeants locaux du SPD et de l’USPD forment le 8 novembre un conseil ouvrier dans un meeting et par simple acclamation. Idem, à Kassel, où le conseil et son exécutif (comité d’action) sont constitués à la suite de discussions en coulisse entre les deux partis social-démocrates et les syndicats. Parfois sont institués des conseils incluant des partis bourgeois – comme le Zentrum catholique – dans la Ruhr. Lorsque les conseils sont élus, ils le sont sur la base de circonscriptions électorales, où prédominent les notables. Lorsque c’est possible, le SPD de concert avec le Zentrum et les partis de droite forme des milices armées de «citoyens».

La pyramide des conseils devient une véritable pyramide inversée. Les syndicats, grâce au SPD au pouvoir, voient leur influence augmenter en dissolvant dans des conseils régionaux bourgeois les conseils locaux aux mains des plus radicaux. Leur puissance augmente à la faveur de l’Accord Hugo Stinnes-Carl Legien signé le 15 novembre qui concède la journée de travail de 8 heures et fait de la concertation entre patronat et syndicats une obligation légale.

Néanmoins, cette très rapide reprise en mains n’est pas aisée. Le Conseil de Brême interdit toute réunion ou manifestation en faveur du rétablissement du Sénat. Des conseils créent leur propre force armée, comme à Francfort, Düsseldorf, Hamburg. À Braunschweig (Brunswick), le 9 novembre est proclamée la République socialiste, qui se dote d’une garde rouge de 1.000 membres. Même chose à Brême, où la République des conseils se constitue quelques jours plus tard, le 15 novembre. Dans les centres industriels, se constituent des embryons de gardes rouges de Halle à Berlin. Dans cette dernière ville, la tentative spartakiste de créer une garde rouge, appelée Union des soldats rouges (Rote Soldatenbund) échoue : celle-ci se contente de manifester en novembre et décembre. Liebknecht, qui s’occupe de la «question militaire», compte sur le préfet de police Eichhorn, USPD de gauche, qui dispose d’une milice républicaine, et sur la Division populaire de la marine (Volksmarinedivision)[17]. Mais elles font difficilement le poids en décembre face aux tentatives de putsch du général Lequis, soutenu par le commandant SPD de la place Otto Wells, qui fait ouvrir le feu sur les manifestants spartakistes et gagna le sobriquet de «Wels le sanguinaire».

Dès fin novembre, la misère et la faim poussent les masses ouvrières à s’insurger par des grèves de plus en plus violentes. En effet, le trio Ebert-Noske-Scheidemann – dont le mot d’ordre est : «Le socialisme, c’est le travail» – envoie la troupe contre les grévistes dans les grands centres industriels (Silésie et Ruhr) qui sont tués, blessés ou arrêtés. Les émeutes contre l’augmentation des prix et les carences extrêmes du ravitaillement se multiplient comme à Dresde. Là encore tombent des prolétaires.

Mais plus que la force des armes, la force idéologique de la social-démocratie (SPD et USPD), ancrée dans le prolétariat par des décennies de réformisme, réussit à faire capituler le prolétariat. Le 16 décembre, un Congrès national des conseils d’ouvriers et de soldats est convoqué au Landtag de Berlin et se saborde au profit d’une Assemblée constituante qui devra être élue le 19 janvier. Ce congrès, fort de la masse compacte  des 288 SPD sur 489 délégués, n’a rien de prolétarien : la plupart sont journalistes, députés, permanents du parti et des syndicats. Le Congrès qui ne comptait qu’un tiers d’ouvriers d’usine repousse la proposition visant à permettre la participation de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht avec vote consultatif.

Tous les pouvoirs étaient remis au Conseil des commissaires du peuple en vue de convoquer une assemblée constituante. Le Conseil exécutif central  qui allait être élu devint SPD à 100 p. 100 lorsque les Indépendants eurent annoncé leur démission, Däumig qualifiant le Congrès national de «club des suicidés politiques».

La voie était ouverte à la contre-révolution, dirigée par le SPD et l’état-major (voir infra).

Autriche : 12 novembre à Vienne, les députés au Conseil d’empire (Reichsrat) proclament la «République démocratique» d’Autriche allemande et élisent un Comité exécutif présidé par le social-démocrate Karl Renner, chancelier depuis le 30 octobre, avec Viktor Adler, comme ministre, remplacé quelques mois plus tard par Otto Bauer, qui rêve d’une fusion de l’Autriche social-démocrate avec l’Allemagne de Friedrich Ebert et Gustav Noske. Un gouvernement est formé avec les chrétiens-sociaux dirigés par Mgr Ignaz Seipel[18].

Les communistes autrichiens, ultra-minoritaires, tentent de hisser le drapeau rouge sur le Parlement et de faire de l’Autriche une république des conseils, mais ils se heurtent à la social-démocratie qui a tout fait tout sauver le régime capitaliste. Les gardes rouges sont intégrés dans la police devenue «socialiste», tous les conseils ouvriers sont aux mains de la social-démocratie. Comme en Allemagne, des lois de «réformes» (aide aux chômeurs, réduction de la durée du travail, loi sur les congés, etc.) Les austromarxistes, comme Otto Bauer, coquettent avec le bolchevisme soviétique – ils soutiendront plus tard la République des conseils hongroise contre la social-démocratie tchèque. Otto Bauer proclame :

Les masses ouvrières de toutes les nations ne se laissent pas égarer par la campagne de mensonges de la bourgeoisie et acclament les victoires de la République des soviets[19].

L’austromarxisme, fort de ses 300.000 adhérents, n’a pas besoin d’Armée rouge, mais de chorales prolétariennes : on chante l’Internationale dans la nouvelle armée républicaine (Volkswehr) jusqu’en 1921…

Mais aux mains de qui passent les soviets/Räte ? Les conseils de soldats vont-ils basculer du côté de la révolution en prenant le pouvoir avec le prolétariat, en leur confiant leurs armes ?

 

[1] Pour un canevas du mouvement des conseils, outre le témoignage de Trotsky, voir : Oskar Anweiler, Les Soviets en Russie 1905-1921, Gallimard, 1972; Marc Ferro, La révolution de 1917, Albin Michel, 1997.

[2] Ferro, op. cit., p. 255.

[3] Ferro, ibid., p. 256.

[4] Il fut de de 40 p. 100 en novembre aux usines Poutilov, mais il pouvait s’expliquer aussi par la mobilisation des ouvriers les plus qualifiés dans les organismes techniques et dans les gardes rouges. L’absentéisme touchait en fait les ouvriers les moins qualifiés issus du monde rural et qui ne pensaient qu’à revenir se nourrir dans leur village.

[5] Stephen A. Smith, Pétrograd Rouge. La Révolution dans les usines (de février 1917 à juin 1918), les nuits rouges, 2017, chap. IV, p. 115 et suiv.

[6] Ibid., p. 142.

[7] Smith, ibid., p. 211.

[8] Marc Ferro, op. cit., p. 739. Souligné par nous.

[9] En 1910, on compte 1,7 million de prolétaires (avec leurs familles) pour une population de 2,9 millions. Cf. H. Pertti & H. Markku, «Le mouvement ouvrier et le socialisme en Finlande 1884-1918», Matériaux pour l’histoire de notre temps n° 16, juill.-sept. 1989, p. 18-26.

[10] Maurice Carrez, «La révolution finlandaise de 1918», Cahiers du Mouvement ouvrier(CMO) n° 23, avril-mai 2004; La fabrique d’un révolutionnaire, Otto Wilhelm Kuusinen (1881-1918). Réflexions sur l’engagement politique d’un dirigeant social-démocrate finlandais, Toulouse, Éditions Méridiennes, 2008, 2 tomes.

[11] Faisaient partie de ce cercle de jeunes socialistes-révolutionnaires comme Ottó Korvin (1894-1919), Mátyás Rákosi (1892-1971), futur chef stalinien, tous engagés dans une activité antimilitariste.

[12] Julien Papp, De l’Autriche-Hongrie en guerre à la République hongroise des Conseils (1914-1920), lbc, Pantin, 2015, p. 172.

[13] Communisme, loc. cit.

[14] C’est le 7 décembre qu’est créé le «Journal Rouge» (Vörös Ujság), organe du PCH.

[15] Jakov Drabkin, Die Novemberrevolution 1918 in Deutschland, Dietz Verlag, Ost-Berlin, 1968, p. 166.

[16] Révolution et contre-révolution en Allemagne 1918-1920, Science marxiste [Lotta comunista], Montreuil-sous-Bois, déc. 2013, p. 11. Il s’agit d’une traduction partielle d’un ouvrage publié en 1929 par un KPD «bolchevisé», sans mention des auteurs (Frölich, Lindau, Schreiner, Walcher).

[17] Ces derniers touchent une solde. Lors des combats de janvier 1919, après avoir subi de lourdes pertes en décembre face aux troupes du général Lequis, les marins se sont déclarés «neutres» pour continuer à toucher leur solde.

[18] Ignaz Seipel sera un corédacteur de la Constitution républicaine et plus tard, rallié à la monarchie, fera tirer en 1927 sur des manifestations d’ouvriers socialistes. En juillet 1919, Otto Bauer présida, avec le prélat, une «commission de socialisation». Pour Bauer, cela faisait partie d’un processus révolutionnaire qui «faisait violence aux facteurs sociaux» [Herbert Steiner, in La Révolution d’Octobre et le mouvement ouvrier européen, EDI, Paris, 1967, p. 185].

[19] Otto Bauer, Bolschewismus oder Sozialdemokratie, Vienne, 1920, p. 3.

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