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théorie politique

Leçons du mouvement des conseils dans les trois révolutions : Russie, Allemagne et Hongrie, 1917-1919. Partie I.

Publié le 20 Novembre 2018 par Philippe Bourrinet in Histoire

Leçons du mouvement des conseils dans les trois révolutions : Russie, Allemagne et Hongrie, 1917-1919

 

Introduction

Faire la chronique d’un mouvement historique n’a qu’un intérêt anecdotique si l’on n’en définit clairement les acteurs : le prolétariat et ses organismes (conseils d’ouvriers, de soldats, comités d’usine, partis prolétariens), ainsi que la finalité : «la destruction du capitalisme» (Tibor Szamuely, 1919) et les moyens : la guerre de classe contre la bourgeoisie, qui implique non seulement sa défaite militaire mais sa totale expropriation par la socialisation (ou communisation) des instruments de production.

La défaite des révolutions des conseils (Allemagne et Hongrie) par la force des armes – mais aussi la tromperie austromarxiste (Autriche) –, auxquelles il faut ajouter la Finlande (1918) et la Bavière (1919), la disparition des conseils comme réels organismes de pouvoir prolétarien dans la Russie des soviets après mars 1918 nécessitent une réflexion sans préjugés sur le sens d’une révolution des conseils aujourd’hui, un siècle après une formidable vague révolutionnaire qui ébranla dans ses fondements le monde capitaliste.

Il importe d’abord de définir clairement la fonction des conseils ouvriers : préparation à la prise du pouvoir par l’ensemble des travailleurs, et non «pré-parlement» menant à l’Assemblée constituante, organes de domination de l’économie sous forme de «socialisation», après la prise du pouvoir. Selon Trotsky :

Les soviets sont les organes de préparation des masses à l’insurrection, les organes de l’insurrection et, après la victoire, les organes du pouvoir[1].

C’est donc poser par l’insurrection généralisée des masses la question de la force et de l’étendue d’un mouvement d’abolition du système capitaliste mondial, ce que certains appellent «communisation», au terme d’un processus qui ne sera certainement pas «pacifique», et nécessitera plusieurs décennies au niveau mondial.

 

I. Guerre et révolution

Le lien entre guerre-défaite et révolution s’était posé dès la Commune de Paris, puis en Russie en 1905. De 1917 à 1919 la Russie, l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne, en raison de leur structure sociale et nationale, apparaissent d’autant plus comme des maillons faibles de la chaîne impérialiste qu’elles sont de fait ou de droit des puissances vaincues. Chez les puissances victorieuses, ce sont leurs colonies et semi-colonies, Irlande, Inde, Indochine, qui vont poser problème, mais le prolétariat colonial reste calme, la bourgeoisie coloniale faisant miroiter un aménagement de leur misérable statut. Le prolétariat français bougera peu attendant les bénéfices de la victoire promis plus tard par Clemenceau («L’Allemagne paiera»). Seul bougera le prolétariat irlandais à Pâques 1916, mais sous la bannière du nationalisme. Le prolétariat britannique sous l’uniforme bougea à son tour au début de l’année 19, pour exiger sa démobilisation, et manifester son ferme refus d’une intervention contre la Russie bolchevik[2].

Enfin, le plan de Wilson, qui proclame en 1918 le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes pousse ainsi au démembrement des empire allemand et austro-hongrois, pour le plus grand profit de l’impérialisme yankee. Il favorise aussi l’émergence de bourgeoisies nationales, comme en Tchécoslovaque, Yougoslavie, Pologne, qui vont jouer un rôle de cordon sanitaire contre tous les mouvements révolutionnaires visant à la prise du pouvoir par les conseils d’ouvriers et de soldats.

a) La défaite militaire du tsarisme pose en 1905 pose la question de la nature et du rôle des conseils

En 1905, la défaite de la Russie de l’autocrate Nicolas II face à l’impérialisme japonais avait mené à la formation d’un conseil ouvrier (soviet) lors de la vague de grèves de mai. En octobre, se constituent des soviets de soldats à Moscou, Sébastopol, Vladivostok, Kharbin (en Chine), mais aussi – ce qui est significatif – des conseils d’ouvriers et de soldats à Irkoutsk et Krasnoïarsk[3]. Les marins de Kronstadt et de Sébastopol s’insurgent en novembre. À l’initiative des socialistes révolutionnaires (S.R.), des soviets de paysans se constituent. À la fin du mois de novembre 1905, avec la répression tsariste, il ne reste plus comme opposition que les soviets ouvriers et l’Union paysanne panrusse. Le comte Serge Witte, ministre du tsar, fait arrêter les dirigeants de l’Union paysanne le 27 novembre et les membres du soviet ouvrier de Saint-Pétersbourg, dont Trotski est le président, le 16 décembre. Le soviet de Saint-Pétersbourg appelle à l’insurrection, qui sera vite écrasée. Le soviet de Moscou prend le relais, mais le tsar conserve la fidélité de ses troupes, et du 22 décembre 1905 au 1er janvier 1906 des combats opposent les ouvriers de Moscou à la police et à l’armée, non dans une insurrection pour le pouvoir mais dans une guerre de partisans urbaine. Cette défaite n’en pas vraiment une, car la combativité du prolétariat se révélera intacte : le massacre par l’armée des ouvriers des mines d’or de la Léna (plus de 150 morts), en avril 1912,  entraîne une vague croissante de grèves révolutionnaires qui culmine dans les premiers mois de 1914.

La révolution de 1905 pose déjà clairement la question du rapport entre les conseils ouvriers et les partis révolutionnaires. Les conseils sont-ils de simples vecteurs du programme socialiste incarné par ses partis révolutionnaires ou au contraire les moteurs de la transformation révolutionnaire, où les révolutionnaires doivent être constamment révolutionnés par le mouvement des conseils.

Le débat qui a lieu en 1905 chez les mencheviks, chez les bolcheviks, pose déjà clairement les enjeux du pouvoir lorsque surgira la vague prolétarienne de 1917 à 1921. L’Iskra, alors organe menchevik, proclame le premier juillet que les soviets sont des comités de propagande, voire des centres d’auto-administration ouvrière. Ils pourraient devenir au niveau national une «assemblée constituante» par une transcroissance du mouvement de grèves en insurrection[4]. Martov fait même des soviets, que les mencheviks ont contribué à créer, des «organisations apolitiques et indépendantes» des «partis ouvriers», une sorte de chambre professionnelle ouvrière qui favoriserait «la réforme démocratique de la société», bref une antichambre de la «révolution bourgeoise» russe[5].

Une lettre circulaire du 9 novembre 1905 du comité central bolchevik, probablement rédigée par Alexandre Bogdanov, mettait en garde contre le risque que les organismes ayant donné vie au soviet se «transforment en parti ouvrier ‘indépendant’», par manque de conscience politique. En conséquence, «l’objectif de la social-démocratie à l’égard du soviet [de Pétersbourg] consiste à le pousser à accepter son programme et sa direction tactique». La conclusion était une vigoureuse mise au pied du mur :

En cas de refus de ces organisations d’accepter le programme de notre parti et de l’acceptation d’un quelconque autre programme, les social-démocrates doivent les quitter et dévoiler devant les masses prolétariennes leur caractère antiprolétarien[6].

Bref, les soviets devaient se soumettre ou se démettre, être tout au plus un organisme technique du Parti, une courroie de transmission. Tout autre était la position de Lénine, revenu en Russie à la fin de l’année. Il affirme de façon surprenante que « [le soviet] «ne doit pas appartenir à un parti déterminé», alors qu’il forme «le noyau du gouvernement révolutionnaire provisoire». Il est un front unique des députés de toutes les couches sociales, armée, marine, paysannerie, et même intelligentsia bourgeoise, ce qui «est un plus et nullement un moins». Lénine défend l’idée, à laquelle demeurèrent fidèles les bolcheviks jusqu’aux Thèses d’avril de Lénine en 1917, que le programme d’un gouvernement révolutionnaire est celui d’une révolution démocratique bourgeoise, passant par la «réunion d’une assemblée constituante populaire» soutenue par le peuple armé. Dans un autre article, Lénine affirme que le soviet n’est rien d’autre qu’une institution luttant pour des buts déterminés – «une dictature démocratique mais non socialiste» et qu’il ne peut donc être un «parlement ouvrier» ou un «organisme d’auto-administration du prolétariat», donc de dictature du prolétariat[7].

Organe soumis au parti, ou dissous dans une assemblée constituante regroupant une prétendue «démocratie révolutionnaire», le soviet n’est donc pas appelé à devenir l’organe de pouvoir de la classe prolétarienne, avec la mission de mettre fin au système de la démocratie capitaliste, fondée sur l’exploitation de l’immense majorité par une infime minorité.

Trotski, partisan de la «révolution permanente», souligne à l’époque le danger que font courir à la révolution future les mencheviks comme les bolcheviks, en cas de victoire du prolétariat :

[…] tandis que les aspects antirévolutionnaires du menchevisme se manifestent dès à présent dans toute leur étendue, ce qu’il y a d’antirévolutionnaire dans le bolchevisme ne nous menace – mais la menace n’en est pas moins sérieuse – que dans le cas d’une victoire révolutionnaire[8].

b) 1915 à 1918 : pas de reprise de classe dans les deux camps sans le déclenchement de grèves économiques et politiques

La guerre mondiale à peine 10 ans plus tard pose la question non d’une révolution dans un seul pays mais au niveau mondial pour mettre fin à la guerre et au régime social qui en est la cause : le capitalisme.

La révolution des conseils de 1917 à 1919 n’est pas née de révoltes spontanées. Elle a été préparée par une lutte de classe prérévolutionnaire dans les deux camps, aussi bien dans les mines, les chantiers navals et les usines que dans les unités où sont mobilisés les ouvriers qualifiés, en particulier la marine. Les minorités révolutionnaires, bien que faibles au départ, y ont joué un rôle décisif.

Nous ne donnons que les principales étapes de cette montée révolutionnaire.

1915 : en février, un long conflit paralyse les chantiers de construction navale de Glasgow (Clyde); en août, les mineurs gallois cessent le travail[9]. En Russie, on dénombre la même année 550.000 grévistes, reprenant le cycle ascendant de grèves qui toucha 1,5 million d’ouvriers dans les six premiers mois de 1914[10].

1916 : En Allemagne, grèves politiques de protestation contre l’arrestation de Karl Liebknecht, suite à la manifestation du premier mai, d’où part le cri : «À bas la guerre ! ». À l’annonce de sa condamnation, le 29 juin, 55.000 ouvriers se mirent en grève à Berlin, Braunschweig (Brunswick), Brême et Stuttgart. Kautsky note avec dépit que Liebknecht est devenu «l’homme le plus populaire dans les tranchées»[11].

En France, les ouvrières de l’habillement, puis les «munitionnettes», sillustrent à la fin de lannée 1916 dans les usines de guerre. Les grèves culminent en 1917 au moment où s’étendent les mutineries sur le front. Apparaissent les mots d’ordre : «Vive la paix!» et «À bas la guerre ! », des drapeaux rouges. Ces grèves ont une résonance radicale dans certaines unités mutinées, où l’on compose cette chanson, de tonalité anarcho-syndicaliste : «Allons Mesdames un bon mouvement/Faites donc sauter les munitions /À bas la guerre (bis) Faites donc sauter les usines /Allez piller les Invalides /À bas la guerre»[12].

Plus futés, les prolétaires sous l’uniforme russes, puis hongrois, ne feront pas sauter les usines d’armement, mais distribueront armes et munitions aux ouvriers, qui forment les gardes rouges.

1917 : grèves des métallos d’avril à Berlin, où apparaissent les délégués révolutionnaires, semi-clandestins, groupe d’ouvriers qualifiés radicaux, qui conjuguent agitation sociale et lutte politique contre la guerre. À ces grèves viennent s’ajouter les premières révoltes dans la flotte de juin à août, en particulier à Wilhelmshaven. Les instigateurs de la révolte, Max Reichpietsch et Albin Köbis, qui ont essayé vainement de trouver un appui auprès de l’USPD, sont fusillés le 5 septembre[13].

1918 : Grèves de fin janvier en Autriche et en Allemagne.

Les délégués révolutionnaires, dont fait partie Richard Müller, appellent à la grève politique, «pour une paix sans annexions ni indemnités, sur la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes». Il y a 400.000 grévistes à Berlin. Un comité d’action est élu, qui sur l’insistance de Richard Müller, intègre même Ebert, Scheidemann et Braun, majoritaires et futurs bourreaux du prolétariat allemand ! Haase, Dittmann et Ledebour représentent l’USPD. Le 31, Ebert, qui travaille la main dans la main avec les autorités, proclame que « la victoire est le vœu le plus cher de tous les Allemands ». Conspué, traité de traître, il se déclare néanmoins solidaire de la grève… Le mot d’ordre de reprise du travail est lancé par le comité d’action pour le 3 février. La répression décapite le mouvement pour quelques mois. Un sentiment de rage se développe chez les ouvriers radicaux : «Il nous faut des armes : il nous faut de la propagande dans l’armée. L’unique issue est la révolution»[14].

La grève générale se répand dans toute l’Autriche, mais pas en Bohême-Moravie où la propagande indépendantiste et pro-Entente triomphe[15]. La social-démocratie manifeste un radicalisme qui ne lui coûte rien : l’Arbeiter-Zeitung du premier janvier avait proposé que le Jour de l’an 1918 soit renommé «Jour de Lénine». Mais le radicalisme verbal de la gauche (Otto Bauer) montre toutes ses limites :

«Nous avions voulu que la grève fût une grande démonstration révolutionnaire. Nous ne pouvions pas vouloir la transformation de la grève en révolution. C’est pourquoi il nous fallut faire en sorte que la grève se terminât avant que la famine n’eut contraint les grévistes à la capitulation – qu’elle se terminât de manière à consolider la force et la confiance des masses»[16].

Mais sans révolte, puis organisation des soldats en conseils, il ne pouvait être question de transformation de «grèves en révolution».

c) Au cœur de la révolution : l’armée, de la décomposition à l’armement du prolétariat

L’armée de conscription engagée sur les fronts était une armée d’ouvriers et de paysans. D’ouvriers, surtout en Allemagne (9 millions environ, dont 2,5 de syndiqués), en France (6,5 millions), Grande-Bretagne (8 millions d’ouvriers, 4 millions de syndiqués), Autriche et Bohême-Moravie. Immense majorité de paysans en Russie, à peine sortis du servage, sauf la marine et les régiments techniques. La Russie comptait un prolétariat de 3,4 millions d’ouvriers d’usine, souvent concentrés dans de gigantesques usines [la guerre civile le laissera exsangue : 1,2 million dans une industrie moribonde]. Moins en Hongrie, où la classe ouvrière est surtout concentrée dans la capitale Budapest, mais dans de gigantesques usines, comme à Petrograd : 1,5 million de travailleurs (dont 720.000 syndiqués) sur 9 millions d’habitants, les campagnes étant constituées de petits paysans mais aussi d’ouvriers agricoles.

L’année 1916 marque un tournant majeur dans la début de la décomposition des armées (sauf celle des vrais vainqueurs, les armées française, britannique, puis américaine). Le phénomène des désertions devient un phénomène massif dès juin 1916, lorsque les 300.000 prisonniers faits par l’armée russe sont en grande partie des déserteurs tchèques, hongrois, croates, etc. En février-mars 1918, plus de 250.000 soldats désertent l’armée des Habsbourg. Quant à l’armée russe, elle compte 1 million de déserteurs en 1916, puis 2 millions en 1917. Désormais les soldats votent avec leurs pieds contre la guerre pour la révolution. Les désertions sont devenues une mutinerie de masse contre la guerre.

Le plus spectaculaire mouvement de désertions fut celui de Caporetto en  octobre 1917, lorsque l’armée du général Cadorna, partisan de la discipline la plus brutale, perdit 40.000 tués, 294.000 prisonniers, auxquels s’ajoutèrent 400.000 déserteurs[17]. Mais sans réponse sociale à l’intérieur, sans généralisation de la lutte de classe en Italie, la répression put s’abattre impitoyablement sur les déserteurs. 750 furent fusillés.

Amadeo Bordiga, dans son Histoire de la gauche communiste, parue en italien en 1964, souligna l’enjeu de Caporetto pour le prolétariat italien, alors que des chefs socialistes, comme Turati, appelaient à l’Union sacrée. Pour Bordiga, le défaitisme était la préparation à l’insurrection de toute une classe :

Dans la pratique, les prolétaires mobilisés avaient appliqué le défaitisme, bien que de manière insuffisante, en désertant le front.  Ils avaient jeté leurs armes au lieu de les garder pour des actions de classe, comme cela se passait à la même époque sur le front russe[18] 

La question clef de toute la période est celle de l’armement du prolétariat pour briser le pouvoir de la classe ennemie de la Russie à la Hongrie, en passant par la Finlande et l’Allemagne.

Si l’insurrection d’octobre fut techniquement un coup d’état contre le gouvernement Kérenski, elle ne fut pas un putsch militaire opéré secrètement par quelques comploteurs. Elle se fit quasiment au grand jour, la date de l’insurrection restant plus ou moins «secrète», appuyée par une majorité des 13 millions d’ouvriers et moujiks sous l’uniforme. Le prolétariat détient quasiment le pouvoir dans les usines, par l’intermédiaire des conseils ouvriers et surtout des conseils d’usine, plus sensibles à la propagande radicale des bolcheviks[19]. Les gardes rouges ouvrières formées dans les usines fin mars – sous la conduite d’un astronome bolchevik ![20] – constituent une troupe de 20.000 hommes qui s’intégra en mars 1918 dans l’Armée rouge.

Mais plus qu’en Allemagne et en Finlande, et même en Hongrie, c’est la paysannerie qui apporta le «plus» nécessaire à la victoire de l’insurrection. Comme le constate Trotsky :

La Révolution d’Octobre était la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie pour le pouvoir. Mais c’est le moujik qui en fin de compte décida de l’issue de la lutte. […] Le parti dirigeait l’insurrection ; la principale force motrice était le prolétariat ; les détachements ouvriers armés constituaient le poing de choc ; mais l’issue de la lutte se décidait par la garnison paysanne, difficile à soulever[21].

Jusqu’à octobre 1918, les affrontements les plus importants se déroulent en Hongrie, où la volonté des soldats, des marins, des mineurs, des couches de prolétaires se heurtent non seulement au régime en place mais à la social-démocratie.

Le 1er février 1918, les marins du port dalmate de Cattaro (Kotor) se mutinent sur une quarantaine de navires et hissent le drapeau rouge. Pour réprimer la mutinerie, la marine des Habsbourg fait appel aux sous-marins allemands. Le 20 mai 1918, à Pécs, le 6e régiment d’infanterie d’Újvidék (Novi Sad) se mutine à son tour. Les soldats s’emparent de la ville, avec l’aide des mineurs qui s’arment. Deux régiments entiers seront envoyés pour écraser le mouvement. Dans certains cas, la répression est féroce : un homme sur dix est fusillé, comme dans l’antique armée romaine.

En juin 1918, 50.000 prolétaires se mettent en grève pour exiger des augmentations de salaires et s’affrontent aux unités de police, les armes à la main dans certains endroits. L’attitude des social-démocrates face au combat des ouvriers est chaque fois la même : les pousser à capituler. Le Parti social-démocrate proclame, avec force jérémiades, dans son organe Népszava (Voix du peuple) :

Les combats héroïques et les sacrifices des travailleurs ne peuvent suffire à apporter un résultat face à la force du gouvernement. En ce sens, continuer le combat n’aurait pas de sens, cela n’amènerait que la mort d’un plus grand nombre de personnes et casserait la force de la classe ouvrière. C’est pourquoi nous supplions les ouvriers en lutte : retournez directement au travail! [22].

La stratégie de la bourgeoisie fut partout la même de 1917 à 1919, dans les pays des deux camps engagés dans le conflit : utiliser à fond la social-démocratie, de droite comme de gauche, pour inciter le prolétariat à retourner dans le bercail des usines capitalistes, et si cela ne suffisait pas, à l’écraser par les forces de la contre-révolution, à l’intérieur comme à l’extérieur.

 

 

[1] Trotsky, Histoire de la Révolution russe, II, chap. 44, «L’art de l’insurrection», 1930.

[2] Lloyd George confessait en janvier 1919, en pleine «Conférence de la paix» : «Si l’on entreprenait une opération contre les bolcheviks, l’Angleterre deviendrait bolchevique et il se créerait un soviet à Londres». Cité par Edward Hallet Carr, La Révolution bolchevique, vol. 3. La Russie soviétique et le monde, Éditions de Minuit, 1974, p. 136-137.

[3] Oskar Anweiler, Les Soviets en Russie 1905-1921, Gallimard, 1972, p. 325-326.

[4] Iskra n° 101, juin 1905, citée par Avraham Yassour, «Modèles d’organisation révolutionnaire à Pétersbourg en 1905», in AAVV, Sur 1905, Champ Libre, 1974, p. 210-211.

[5] Ibid., p. 216-217.

[6] Ibid., p. 219-221. Souligné par nous. Notons que c’est la politique que pratiqua Otto Rühle à Dresde en novembre 1918 en demandant aux IKD de quitter les conseils locaux.

[7] Lénine, «Socialism i anarkhizm], Novaïa Jizn n° 21, 25 nov. 1905, traduction française in Œuvres, tome X (nov. 1905-juin 1906), 1967.

[8] Trotski, «Nos différends», 1905, Les Éditions de Minuit, 1969, p. 385-386. Souligné par nous. L’article fut publié d’abord dans la Revue socialiste (Przegląd socjalistyczny), à Varsovie.

[9] Alfred Rosmer, Le mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale, vol. 2, reprint Éditions d’Avron, 1993, p. 60.

[10] Marc Ferro, La révolution de 1917, Albin Michel, 1997, p. 35 et 45.

[11] Gilbert Badia, Le spartakisme, L’Arche, Paris, 1967, p. 106-111.

[12] André Loez, 14-18. Les refus de la guerre. Une histoire des mutins. Paris, Gallimard, 2010, p. 170.

[13] Badia, op. cit., p. 130-132.

[14] Cité par Broué, «Octobre 1917 en Allemagne», in La Révolution d’Octobre et le mouvement ouvrier européen, p. 73.

[15] Le «Conseil national tchécoslovaque» est créé en février 1916, à Paris, sous la conduite de Tomáš Garrigue Masaryk, Edvard Beneš et Milan Rastislav Štefánik, … sous la supervision du Quai d’Orsay.

[16]Otto Bauer, Die Österreichische Revolution [La révolution autrichienne], Vienne, 1923, p. 65. Édition électronique : https://www.marxists.org/deutsch/archiv/bauer/1923/oesterrev/index.html. Voir aussi : Roman Rosdolsky, «La situation révolutionnaire en Autriche en 1918 et la politique des sociaux-démocrates. La grève de janvier 1918 en Autriche», Critique communiste, sept.-oct. 1977.

[17] Jean-Paul Bled, L’Agonie d’une monarchie. Autriche-Hongrie 1914-1920, Tallandier, 2017, p. 336-337.

[18] Souligné par nous. Sur l’attitude des officiers italiens, lors de Caporetto, Bordiga donne cette savoureuse précision : «et si les (prolétaires) n’avaient pas tiré sur leurs officiers c’était parce que les officiers s’étaient enfuis avec eux au lieu d’empoigner les historiques pistolets de l’Amba Alagi de 1895–1897 (autre grande époque italienne) dans la tentative d’arrêter leur fuite». Texte en français : http ://www.uqac.ca//Classiques_des_sciences_sociales/.

[19] Pour les événements en Russie nous renvoyons à l’Histoire de la révolution russe de Trotsky, ainsi qu’aux ouvrages d’Orlando Figes, La Révolution russe. 1891-1924 : la tragédie d’un peuple, Denoël, 2007, d’Alexander Rabinowitch, Les bolcheviks prennent le pouvoir. La révolution de 1917 à Pétrograd, La Fabrique, 2016 et de Stephen A. Smith, Pétrograd Rouge. La Révolution dans les usines (1917-1918), les nuits rouges, 2017.

[20] Pavel Sternberg, astronome d’origine allemande, qui a laissé son nom à un astéroïde, un cratère sur la Lune et à l’Institut (Sternberg) d’astronomie de Moscou.

[21] Trotsky, op. cit., tome II, p. 667.

[22] Roland Bardy, 1919 – La Commune de Budapest, Éditions de la Tête de Feuilles, 1972, p. 41-42; Communisme n° 32, novembre 1990 : http://gci-icg.org/french/communisme32.htm.

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