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théorie politique

15 janvier-10 mars 1919 : La social-démocratie décapite le mouvement communiste allemand

Publié le 9 Mars 2019 par pantopolis (intro), G.S.

Nous publions un extrait de l'article éclairant de Guy Sabatier paru dans Controverses n° 5, mai 2018 (www.leftcommunism.org) qui montre que l'assassinat des principales têtes du communisme allemand Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Leo Jogiches, Eugen Lewine a bien été planifié et exécuté avec l'aide des sbires de l'appareil militaro-policier passé sous les ordres de la social-démocratie (SPD).

C'est bien Noske, avec l'aval évident de Scheidemann et Ebert, à la tête de l'Etat allemand, qui a ordonné au capitaine Waldemar Pabst d'assassiner Karl et Rosa.

Wilhelm Pieck, futur chef du Komintern et président de la RDA/DDR, qui fut arrêté en même temps que Karl et Rosa fut vite libéré, soit qu'il "ait parlé" soit qu'il fut considéré par Pabst et Noske comme du "menu fretin".

Il n'y a rien à attendre de la social-démocratie aujourd'hui, qu'elle soit de "droite" ou de "gauche" sinon qu'elle se comporte en "chiens sanglants" comme les Noske, Ebert et Scheidemann. Face au danger d'une révolution prolétarienne, elle n'hésitera pas un seul instant à faire assassiner les têtes qui émergeront du mouvement, bien sûr au nom de la "démocratie" mise en danger par les "fauteurs de troubles" qui seront stigmatisés par une presse aux ordres des possédants.

Pantopolis

   

De l'hôtel Eden à la prison de Moabit (janvier-mars 1919)

 

L'assassinat de Karl et Rosa le 15 janvier 1919

 

L'entrée des corps-francs dans plusieurs quartiers de Berlin sonna le glas des espérances spartakistes. Pendant plusieurs jours, les révolutionnaires se replièrent sur les quartiers populaires pour tenter de s'y camoufler. Léo Jogiches proposa à Rosa de quitter la capitale pour se réfugier dans le sud de l'Allemagne mais, en vain, car Karl Liebknecht entretenait toujours une flamme révolutionnaire à l'aide de discours enragés. Pendant quelques jours, les leaders spartakistes parvinrent encore à trouver refuge chez des sympathisants et à se dérober à la vindicte assassine.

 

Mais, au matin du 15 janvier, alors que Léo Jogiches avait réussi à s'éclipser, Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg et Wilhelm Pieck furent arrêtés au domicile de la famille Marcusson, dans le quartier cossu de Wilmersdorf à Berlin, par cinq membres du comité armé de vigilance bourgeois et remis, non à la police, mais dans les mains de la GKSD (Garde- Kavallerie-Schützen-Division ou Division de fusiliers de cavalerie de la garde1) qui venait d’établir ses quartiers généraux dans le luxueux hôtel Eden. Ces cinq     ‘justiciers’     reçurent     une     substantielle

 

 

 

1 Le GKSD est une unité d'élite de l'armée impériale. A la fin de la guerre, elle rentra au pays pour diriger la contre-révolution. Elle mena l'attaque de la ‘veille de Noël’ à l’encontre des marins insur- gés dans le palais impérial. Elle fut déjouée par la mobilisation spontanée des ouvriers.

rétribution pour leur capture2.

 

L'hôtel Eden

Karl et Rosa y furent conduits dans ce qui allait être leur dernière demeure, un quartier historique près du Tiergarten et la Potsdamerplatz. Ils avaient pu rédiger un ultime article chacun« J'étais, Je suis, Je serai ! », fut le testament proclamé par Rosa avant d'être remis entre les mains du capitaine Waldemar Pabst (chef du GSKD). L'officier rapporta l'événement en 1962 (interview à « Der Spiegel »).

 

Afin d’éviter un procès qui put les transformer en héros ou martyrs, Pabst décida de les assassiner sur l’injonction de celui qui commandait alors les troupes allemandes : le social-démocrate Gustav Noske3. L'assassinat se déroula aux alentours de l'hôtel Eden : Karl fut entraîné dans les allées du Tiergarten (jardin zoologique), crossé à la tête puis abattu dans le dos, quand à Rosa, un premier coup de crosse l’assommât et un second lui fracassa la mâchoire à sa sortie de l’hôtel. De là, son corps fut jeté dans une voiture où elle reçut un troisième coup. Elle finit par être exécutée et balancée dans le Landswehrkanal, d'où elle ne fut rejetée que quelques semaines plus tard, entièrement défigurée. Malgré toutes les preuves, les assassins ne furent jamais inquiétés, ni à l’époque, ni par la suite.

 

Le dernier article de Karl Liebknecht, écrit quelques heures avant sa mort et intitulé ‘Malgré tout’, accusait directement Noske : « La bourgeoisie française a fourni les bourreaux de 1848 et de 1871. La bourgeoisie allemande n'a pas à se salir les mains ; les sociaux-démocrates accomplissent sa sale besogne ; son Cavaignac, son Galliffet s'appelle Noske ». Quant aux syndicats qui avaient soutenu l’union sacrée et livré le prolétariat à la bourgeoise pendant quatre années de guerre, ils ne furent pas en reste pour saboter la révolution. Ainsi, par exemple, le ‘Régiment Reichstag’ formé de syndicalistes avait pour ordre de défendre le Parlement et d’écraser Spartakus.

 

L’assassinat de Karl et Rosa porta un coup mortel à la révolution laissant ainsi la voir libre au fascisme comme l’explique clairement Sebastian Haffner dans son  ouvrage  (cf.  compte-rendu  dans  cette  revue) :

 

 

2 Trois acteurs (le GSKD. le ‘Régiment Reichstag’ et l'organisation d'espionnage du SPD) avaient mis à prix les têtes de Rosa et Karl pour leur capture.

3 Dans ses mémoires, Pabst affirma qu'il avait téléphoné le soir du 15 janvier 1919 au ministre de l'intérieur social-démocrate Noske et que ce dernier donna son accord. Ceci ne peut faire de  doute puisque deux jours avant l'assassinat de Luxemburg et Liebknecht, le Vorwärts, quotidien du SPD, publia un appel au pogrom sous la forme d’un poème au titre qui faisait froid dans le dos : La Morgue. Ce dernier regrettait qu'il n'y ait que des prolétaires parmi les morts tandis que des gens comme Karl, Rosa et Radek s'en sortent.

 

« Le meurtre du 15 janvier 1919 était le début – le début des milliers de meurtres sous Noske dans les mois qui suivirent, jusqu'aux millions de meurtres dans les décennies suivantes sous Hitler. C'était le signal de tout ce qui allait suivre ».

 

 

La trahison de Wilhelm Pieck

 

Mais un autre personnage se trouvait également à l'intérieur de l'Hôtel Eden où il était détenu : Wilhelm Pieck, un des leaders spartakistes chargé de la direction du secteur de Berlin par le KPD. C'était un homme de ‘confiance’ depuis longtemps dans le groupe Spartakus (en particulier, cet ouvrier avait été un élève assidu des cours d'économie professés par Rosa Luxemburg avant 1914). Et pourtant, seul rescapé, il est plus que probable qu’il retourna sa veste et trahit ses camarades puisque, dans sa révélation de 1962, Waldemar Pabst déclara que Wilhelm Pieck avoua tout pour bénéficier de la vie sauve en n'hésitant pas à livrer toutes les caches utilisées par les militants du KPD4.

 

Ce fut un désastre qui demeure encore largement méconnu. Cette ignorance résulte des falsifications staliniennes de l’histoire. En effet, ce triste sire, digne d'une tragédie shakespearienne, incarna l'arrivisme politicien noir et pervers en provoquant l'arrestation de centaines de communistes. Par la suite Pieck donna toutes les garanties à l’appareil stalinien. Il eut sa récompense en devenant un des chefs du KPD et fut un personnage clef du Komintern après 1928, et surtout après 1935, participant sans doute de prèscomme le fit aussi Togliatti avec le PCI – à l’épuration de militants du KPD réfugiés en URSS, qui, par centaines ou milliers, furent fusillés par la police stalinienne. Enfin, l’occupation-soviétique lui permit d'obtenir, de 1949 à 1960, le poste de président de la RDA (Allemagne de l'Est). Il termina comme il avait commencé, comme un servile apparatchik.

En tout cas, l’assassinat de Karl et Rosa favorisa une mainmise totale des bolcheviks sur le Komintern. Décapité, le KPD devint vite une potiche au service d’un Komintern russifié,prédominaient les intérêts d’Etat russe.

 

 

Acte II - Berlin L'enquête de Leo Jogiches

 

Leo Jogiches, dont un pseudonyme était Tyszka, avait  cablé  un  télégramme  laconique  à  Lénine :

4 D’autres soutiennent qu’il réussit à s’échapper ou fut laissé libre car n’étant que ‘du menu fretin’ pour la police, ce qui est peu probable !

« Karl et Rosa ont rempli leur devoir révolutionnaire », ce qui signifiait leur disparition physique, sacrificielle au nom de l'action révolutionnaire pour le parti et la révolution.

 

Bien sûr, il n'y avait aucun doute sur les responsabilités du gouvernement  social-démocrate de Noske dans l'assassinat, mais encore fallait-il établir les preuves matérielles désignant les coupables. Léo se mit en quête de sa mission après avoir rétabli les contacts avec ce qui restait de l'organisation. De fait, il était devenu le dirigeant principal du KPD d’après l'avocat Paul Léviqui avait également été un amant de Rosa. Il  rendit visite à ses proches amies.

Comme seul il savait le faire, même s'il était isolé politiquement, Léo rôda dans les quartiers de Berlin qu'il connaissait parfaitement et se mit à la recherche des traces laissées par les assassins. A cet égard, il prit des clichés pour confondre les hommes dont il soupçonnait la culpabilité. Il parvint ainsi à repérer des voyous à la mine patibulaire qui se vantaient de leurs exploits contre-révolutionnaires et publia son enquête dans la Rote Fahne du 12 février, enquête remarquable dont tous les éléments ont aujourd’hui été attestés.

 

Leo Jogiches n'avait pas l'âme d'un bureaucrate et demeura à l'affût du mouvement réel qui se déroulait dans les rues. Il s'efforça d'être à l'écoute des pulsations révolutionnaires et, après les grèves de novembre 1918, malgré la répression de janvier 1919, il fut confronté à de nouveaux affrontements de classe lors d'une grève générale à Berlin au cours du mois de mars.

 

 

10 mars 1919 :

« Nous sommes des morts en sursis ! » 5

 

Malgré ses ruses de sioux, Léo commence à être repéré en participant à des grèves et manifestations. La police fait le rapprochement avec son signalement dans les milieux révolutionnaires (spartakistes). Début mars, il se sent de plus en plus surveillé et le 10, il est plus ou moins reconnu, arrêté, et conduit à la prison du Moabit.  Là, comme on le soupçonne d'être un chef, il est soumis à un interrogatoire en règle. Ce fut un enfer dont il sortit défiguré d'après le témoignage de la secrétaire de Rosa Luxemburg, Mathilde Jacob, qui se rendit à la morgue. C'est dans un couloir de cette prison qu'il fut abattu par un coup de fusil dans le dos. Cette arme était tenue par le policier Tamschik qui termina sans problème sa carrière comme officier dans la police prussienne.

 

 

5 Phrase célèbre d’Eugen Leviné, condamné à mort et fusillé le 5 juin,  après  un  simulacre de  procès, au cours  duquel  il  déclara :

« Nous autres communistes, sommes tous des morts en sursisIl s’effondra devant le peloton d’exécution en criant : «Vive la révolution mondiale ! ».
 

 

  

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