Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
pantopolis.over-blog.com

théorie politique

Bordiga : "A Janitzio on n'a pas peur de la mort" (Il programma comunista, 1961)

Publié le 22 Avril 2020 par Pantopolis/Bordiga

Commentaire sur le texte d'Amadeo Bordiga

Dans ce texte anonyme publié par la revue "bordiguiste" Il Programma comunista (1961), Bordiga fait un éloge de l'existence véritablement philosophique de la communauté indienne de Janitzio, celle petite île du lac de Pátzcuaro dans l’État de Michoacán, au Mexique.

Cette communauté vit sa vie comme un état transitoire, comme une incessante communion entre les vivants et les morts, qui permet de faire de leur histoire existentielle non une roue inexorable de la mort (un char de JUGGERNAUT), mais une roue d'un vivant toujours renouvelé :

"La mort ne représente plus une inexorable fatalité ; au contraire, elle est considérée comme un bien, l'unique bien vraiment inestimable. Voilà pourquoi «le jour des morts» n'est pas, pour les habitants de Janitzio, un jour de douleur. La fête commence de bon matin. Les maisons sont décorées pour la fête et toutes les images des saints s'enrichissent de dentelles et de fleurs de papier. Les portraits des défunts sont exposés et illu­minés par des dizaines de cierges. Les femmes préparent les plats favoris des parents défunts pour qu'en revenant voir les vivants ils en tirent satisfaction."

Bordiga met magnifiquement en scène le sacrifice de l'individu à la communauté fraternelle du communisme primitive, un sacrifice gratuit, un pur don, sans argent et sans marchandise :

"Dans le communisme naturel et primitif, même si l'humanité est comprise dans
la limite de la horde, l'individu ne cher­che pas à soustraire du bien à son frère,
mais il est prêt à s'im­moler sans la moindre peur pour la survie de la grande fratrie".

Pour les marxistes révolutionnaires, dans la société capitaliste, la seule pérennité qui compte aux yeux des possédants : c'est celle du capital, celle de ses agents, détenteurs d'un capital ou d'un pouvoir-capital étatique. Les bourgeois évoquent volontiers la possibilité de la disparition de l'humanité (réchauffement climatique, astéroïdes erratiques, hyper-pandémies, guerres nucléaires et bactériologiques, épuisement des ressources naturelles), mais jamais ils n'avoueront qu'ils en sont la cause par leur politique de guerre incessante contre la nature et l'être humain. Cette disparition ne peut concerner la "vie" du capital lui-même, dont le "Destin" sacré est de se reproduire et multiplier à l'infini. Pour ces agents du Capital, il est inconcevable d’imaginer la mort de leur système. Dès que la mort s'invite chez eux, malgré leur armée de médecins et de soignants, leur misérable petite personne cherche à acquérir l'immortalité symbolique en édifiant de véritables mastabas, en se faisant momifier, voire l’immortalité corporelle en se faisant congeler, en attendant la résurrection non au Ciel, mais sur terre, à l'instant béni où la médecine future pourra les décongeler, leur faisant la grâce divine de jouir sans limite temporelle de leur Capital.

"Dans la forme de l'échange, de la monnaie et des classes, 
le sens de la pérennité de l'espèce disparaît tandis que surgit 
le sens ignoble de la pérennité du pécule, traduite dans 
l'im­mortalité de l'âme qui contracte sa félicité hors de la nature
 avec un dieu usurier qui tient cette banque odieuse. 
Dans ces sociétés qui prétendent s'être haussées de la barbarie
 à la civi­lisation on craint la mort personnelle et on se prosterne
 devant des momies, jusqu'aux mausolées de Moscou, à l'histoire infâme".

Bordiga conclut par un acte de foi dans la survenue de la société communiste qui permettrait  de créer non de prétendus surhommes, une surhumanité augmentée génétiquement, mais des hommes et des femmes participant au déroulement harmonieux de la succession des générations :

"Dans le communisme qui ne s'est pas encore réalisé mais qui reste une certitude scientifique, on reconquiert l'identité de l'individu et de son destin avec celle de l'espèce, après avoir détruit à l'intérieur de celle-ci toutes les frontières constituées par la famille, la race et la nation. Avec cette victoire prend fin toute crainte de la mort personnelle et alors seulement dispa­raît tout culte du vivant et du mort - la société s'étant organi­sée pour la première fois sur le bien-être, la joie et la réduction au minimum rationnel de la douleur, de la souffrance et du sacrifice - parce que tout caractère mystérieux et sinistre a été ôté au déroulement harmonieux de la succession des gé­nérations, condition naturelle de la prospérité de l'espèce"

Nous ignorons si, avec le communisme, prendra fin la crainte de la mort personnelle. C'est un espoir qu'avait déjà caressé Lucrèce, longtemps avant Bordiga, dans son livre De natura rerum (La Nature des choses).

Cette vision n'a rien à voir avec celle de socialistes utopiques religieux comme Pierre Leroux, au XIXe siècle :

"Le salut est promis à l'humanité. Le salut signifie la santé, la conservation de la prospérité, l'exemption du mal, la victoire sur la douleur et la mort. Le paradis doit venir sur la terre, l’Évangile le dit positivement".

Le marxisme révolutionnaire n'est pas une religion du salut, fût-il collectif. Il ne promet pas le paradis sur terre, comme le faisaient naguère les utopistes ou comme le promettent des charlatans aujourd'hui , dont le nouvel Évangile est celui d'une "humanité augmentée" par la bio-technologie. Une biotechnologie capitaliste qui réaliserait toux ces vœux banals qu'on partage annuellement : santé, prospérité, bonheur, en promettant de supprimer définitivement la douleur et la mort. 

Le communisme mondial, s'il doit se réaliser un jour, au prix de longs et durs combats ne sera pas un retour à un Age doré ni la fin de l'humaine condition toujours accomplissant le cycle de la vie et de la mort. Bordiga défend dans ce texte une vision réaliste, à défaut d'être scientifique, de l'avenir de l'humanité :

Une société passant de l'inhumaine condition du capitalisme à celle d'une société devenant humaine "organisée sur le bien-être, la joie et la réduction au minimum rationnel de la douleur, de la souffrance et du sacrifice".

Le vieil adage défendu par Montaigne - que "vivre, c'est apprendre à mourir" - restera valable pour chaque participant à la communauté humaine. Montaigne ajoutait : "Pour moi, j'aime la vie". Mais cette vie  aujourd’hui est pour des centaines de millions, voire des milliards d'êtres humains une non-vie qui ne peut être aimable.

Pour nous, surtout aujourd'hui, à l'ère de la crise monstrueuse du système capitaliste, VIVRE, c'est AGIR POUR ABRÉGER L'AGONIE DU SYSTÈME CAPITALISTE. La seule classe qui peut mettre fin au règne du pécule, pour établir celui de l'espèce humaine (Bordiga), c'est la classe de ceux qui travaillent, et non celle de tous les parasites du système capitaliste, qui défendront jusqu'à leur dernier souffle un système de mort.

Pantopolis, mercredi 22 avril 2020.

Le philosophe André Comte-Sponville s’exprime à la radio :

« Il y a dans la vie et dans le monde beaucoup plus grave que le Covid-19 »

 Chaîne de radio France Inter, le 14 avril 2020

«La mort fait partie de la vie»

André Comte-Sponville : «Il faut d’abord se rappeler que l’énorme majorité d’entre nous ne mourra pas du coronavirus. J’ai été très frappé par cette espèce d’affolement collectif qui a saisi les médias d’abord, mais aussi la population, comme si tout d’un coup, on découvrait que nous sommes mortels. Ce n’est pas vraiment un scoop. Nous étions mortels avant le coronavirus, nous le serons après. 

Montaigne, dans Les Essais, écrivait : 

Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant.

Autrement dit, la mort fait partie de la vie, et si nous pensions plus souvent que nous sommes mortels, nous aimerions davantage encore la vie parce que, justement, nous estimerions que la vie est fragile, brève, limitée dans le temps et qu’elle est d’autant plus précieuse. C’est pourquoi l’épidémie doit, au contraire, nous pousser à aimer encore davantage la vie. 

(…)

«Est-ce la fin du monde ?»

André Comte-Sponville : «C’est la question qu’un journaliste m’a récemment posée. Vous imaginez ? Un taux de létalité de 1 ou 2%, sans doute moins, et les gens parlent de fin du monde. Mais c’est quand même hallucinant.

(…)

En quoi les 14 000 morts du Covid-19 sont-ils plus graves que les 150 000 morts du cancer ? Pourquoi devrais-je porter le deuil exclusivement des morts du coronavirus, dont la moyenne d’âge est de 81 ans ? Rappelons quand même que 95% des morts du Covid-19 ont plus de 60 ans. 

«Attention à ne pas faire de la santé la valeur suprême de notre existence»

André Comte-Sponville : «Il fallait évidemment empêcher que nos services de réanimation soient totalement débordés. Mais attention de ne pas faire de la médecine ou de la santé, les valeurs suprêmes, les réponses à toutes les questions. Aujourd’hui, sur les écrans de télévision, on voit à peu près vingt médecins pour un économiste. 

C’est une crise sanitaire, ça n’est pas la fin du monde. 

Ce n’est pas une raison pour oublier toutes les autres dimensions de l’existence humaine.

La théorie du «pan-médicalisme» 

André Comte-Sponville : «C’est une société, une civilisation qui demande tout à la médecine. En effet, la tendance existe depuis déjà longtemps à faire de la santé la valeur suprême et non plus de la liberté, de la justice, de l’amour qui sont pour moi les vraies valeurs suprêmes. 

(…)

Eh bien, le jour où le bonheur n’est plus qu’un moyen au service de cette fin suprême que serait la santé, on assiste à un renversement complet par rapport à au moins vingt-cinq siècles de civilisation où l’on considérait, à l’inverse, que la santé n’était qu’un moyen, alors certes particulièrement précieux, mais un moyen pour atteindre ce but suprême qu’est le bonheur. 

Attention de ne pas faire de la santé la valeur suprême. Attention de ne pas demander à la médecine de résoudre tous nos problèmes. On a raison, bien sûr, de saluer le formidable travail de nos soignants dans les hôpitaux. Mais ce n’est pas une raison pour demander à la médecine de tenir lieu de politique et de morale, de spiritualité, de civilisation

(…)

Comment essayer de contrebalancer les inégalités après le confinement ? 

André Comte-Sponville : «Comme hier, en se battant pour la justice, autrement dit en faisant de la politique ». 

(…)

Depuis 200 000 ans, les humains sont partagés entre égoïsme et altruisme. Pourquoi voulez-vous que les épidémies changent l’humanité ? Croyez-vous qu’après la pandémie, le problème du chômage ne se posera plus ? Que l’argent va devenir tout d’un coup disponible indéfiniment ? Cent milliards d’euros, disait le Ministre des Finances mais il le dit lui-même, «c’est plus de dettes pour soigner plus de gens, pour sauver plus de vie». Très bien. Mais les vies qu’on sauve, ce sont essentiellement des vies de gens qui ont plus de 65 ans. Nos dettes, ce sont nos enfants qui vont les payer.

(…)

Et je me demande ce que c’est que cette société qui est en train de faire de ses vieux la priorité des priorités. Bien sûr que la dépendance est un problème majeur, mais nos écoles, nos banlieues, le chômage des jeunes, sont des problèmes, à mon avis encore plus grave que le coronavirus, de même que le réchauffement climatique, la planète que nous allons laisser à nos enfants. 

Le réchauffement climatique fera beaucoup plus de morts que n’en fera l’épidémie du Covid-19.

Ça n’est pas pour condamner le confinement, que je respecte tout à fait rigoureusement. Mais c’est pour dire qu’il n’y a pas que le Covid-19 et qu’il y a dans la vie et dans le monde beaucoup plus grave que le Covid-19».

Commentaires sur un gloseur de grandes vertus.

Nous avons donné supra des extraits d'une interview du philosophe français André Comte-Sponville (France-Inter, 14 avril 2020) que nous tâchons de commenter point par point.

Question préliminaire au philosophe : QUI EST NOUS? Le bourgeois, le petit bourgeois aisé ou l'intellectuel jouissant d'une bonne assise matérielle? L'homme du peuple dont la vie consiste à joindre péniblement les deux bouts? Le prolétaire vivant près du seuil de la pauvreté, au-dessus ou en dessous, et dont la vie est un cauchemar quotidien, surtout dans la période actuelle où les plus fragiles paient le prix maximal à la pandémie, et dès maintenant à un chômage qui dans certains pays a pris l'allure d'un tsunami?

Quel sens peut avoir pour ces femmes et hommes issus des milieux les plus populaires cette doxa d'un philosophe, connu pour son Petit traité des grandes vertus? A chaque moment de son existence, cet être - ignoré des médias, méprisé par elles, haï, comme on a pu le voir à l'époque des gilets jaunes et des cheminots en grève - ne pense qu'à  une seule chose : survivre. Plus que d'autres, il sait qu'il est mortel. Plus que d'autres, il aspire à aimer la vie, à condition qu'on lui offre de réelles perspectives, celle de sortir de sa misère et d'accéder à une existence digne, d'améliorer son état corporel (santé) et de pouvoir utiliser les tranchantes armes intellectuelles, dont il est la plupart du temps dépourvu. Pour lui, il ne s'agit pas d'un idéal impératif  kantien applicable au seul moi individuel (tu dois changer ta propre vie personnelle), mais d'un impératif vital concernant son être collectif (l'appartenance à la classe des prolétaires) :

"si nous pensions plus souvent que nous sommes mortels, nous aimerions davantage encore la vie parce que, justement, nous estimerions que la vie est fragile, brève, limitée dans le temps et qu’elle est d’autant plus précieuse. C’est pourquoi l’épidémie doit, au contraire, nous pousser à aimer encore davantage la vie". 

Ces êtres méprisés par la classe dominante ne se posent pas la question si c'est la fin du monde ("le coronavirus,  ce n'est pas la fin du monde"). Ils savent qu'une crise sanitaire ne se traduira jamais par la fin du monde bourgeois. Ils comprennent, sans avoir fait de hautes études, que ce ne sera pas la fin du monde capitaliste et bourgeois, que ce monde se donnera tous les moyens - y compris par la violence et la terreur - pour rester au pouvoir et à la tête de sa scandaleuse fortune face à toute explosion de misère.

Notre philosophe des "grandes vertus" poursuit :

"... (il ne s'agit pas de ) faire de la santé la valeur suprême et non plus de la liberté, de la justice, de l’amour qui sont pour moi les vraies valeurs suprêmes".

Pour ces êtres invisibles à la bourgeoisie et inaudibles sauf quand ils font entendre leur colère, la santé est une valeur suprême pour autant qu'elle leur permet d'échapper au couperet du déterminisme social qui abrège leur existence ou la prolonge comme une douloureuse descente vers une mort certaine : la mort du pauvre, celui qu'on jette dans des fosses communes en temps de pandémies.

La liberté et la justice sont pour ces êtres invisibles des valeurs suprêmes pour autant que la liberté commence là où elle cesse de s'exercer au seul avantage de la classe capitaliste. Liberté, c'est d'abord la fin de l'esclavage d'un travail mal payé, usant, et finalement destructeur! Justice, c'est la soif inextinguible d'égalité et de considération! Amour n'a qu'un sens pour eux : fraternité, dévouement total à la collectivité et au seul idéal qui peut compter : l'émancipation de l'humanité de la féroce et destructrice exploitation capitaliste. Pour eux, c'est cela la recherche du bonheur dont parlait Voltaire, axiome repris par Comte-Sponville. Et ce bonheur ne peut-être un ersatz individualiste, il ne peut être que collectif.

Devenu plus lucide, ne cédant pas aux envolées rhétoriques sur le Bonheur en soi, notre philosophe conclut :

"Et je me demande ce que c’est que cette société qui est en train de faire de ses vieux la priorité des priorités. Bien sûr que la dépendance est un problème majeur, mais nos écoles, nos banlieues, le chômage des jeunes, sont des problèmes, à mon avis encore plus grave que le coronavirus, de même que le réchauffement climatique, la planète que nous allons laisser à nos enfants."

Cette société, elle porte un nom : c'est la société capitaliste, qu'elle soit incarnée par tel ou tel individu (Comte-Sponville dit, dans son interview, toute l'estime qu'il porte à M. Macron...). 

La priorité des priorités c'est bien l'avenir des plus jeunes et moins jeunes qui vont être confrontés au problème majeur du chômage, à celui d'une paupérisation galopante, à l'abandon de tous les butonnages sociaux traditionnels, à la poursuite de la destruction de la planète. Libérés de la menace du coronavirus, les travailleuses et travailleurs sont confrontés à la menace du pire virus qui existe sur terre : le Covid-Capitalisme.

Ce qu'est cette société? C'est la société du Moloch capital qui a fait totalement faillite, cherche à se maintenir même si cela doit se faire aux dépens de la vie humaine et de tout l'écosystème.

Les philosophes n'ont fait jusqu'ici qu'interpréter le monde, en se cachant le plus souvent derrière des substances abstraites (Homme, Justice, Liberté, Amour, etc.). Il s'agit bel et bien de le transformer de fond en comble, de le DÉCONSTRUIRE pour bâtir une société mondiale des communs.

Pantopolis, 22 avril 2020.

"A Janitzio on n'a pas peur de la mort"

Amadeo Bordiga (1961)

Au Mexique, dans le lac «Patzcuaro» se trouve la petite île de Janitzio. A 2350 mètres d'altitude un paysage étonnant s'offre aux visiteurs : des eaux tranquilles, des montagnes aux versants tourmentés, un ciel si proche qu'on pourrait presque le toucher du doigt. Descendants d'une race fière les indiens «Tarascanos» combattirent contre les conquistadores espagnols. Ils furent battus et adoptèrent la religion chrétienne des enva­hisseurs ; mais les saints qu'ils vénèrent ont conservé les carac­tères des anciennes divinités, le Soleil, l'Eau, le Feu et la Lune. Les «Tarascanos» sont habiles dans le travail du cuir, dans la sculpture du bois, dans le travail de l'argile et dans le tissage de la laine. Ils le sont aussi en tant que pêcheurs. Quand ils retirent leurs filets à la forme étrange, ressemblant à de gros papillons, ils sont toujours grouillants de poissons. Mais si la­borieux soient-ils, les «Tarascanos» restent encore très primi­tifs. Ils considèrent, en fait, la vie comme un état transitoire, un court moment qu'il faut passer pour atteindre la béatitude de la mort. La mort ne représente plus une inexorable fatalité ; au contraire, elle est considérée comme un bien, l'unique bien vraiment inestimable. Voilà pourquoi «le jour des morts» n'est pas, pour les habitants de Janitzio, un jour de douleur. La fête commence de bon matin. Les maisons sont décorées pour la fête et toutes les images des saints s'enrichissent de dentelles et de fleurs de papier. Les portraits des défunts sont exposés et illu­minés par des dizaines de cierges. Les femmes préparent les plats favoris des parents défunts pour qu'en revenant voir les vivants ils en tirent satisfaction.

Dans le cimetière, derrière l'église, on décore aussi les tom­bes qui, très souvent, n'ont pas de noms. Il n'y a pas d'inscriptions funèbres à Janitzio ! Mais ce n'est pas pour cela qu'on ou­blie les morts. Le chemin qui conduit du cimetière au village est recouvert de pétales de fleurs afin que les défunts puissent ai­sément trouver la route de la maison.

«Le jour des morts» les femmes de Janitzio se font belles. Elles peignent leurs longues tresses sombres et se parent de bi­joux en argent. Le costume est composé d'une longue jupe rou­ge bordée de noir, aux larges plis. La chemise brodée disparaît sous le «rebozo» qui recouvre la tête et les épaules, et duquel souvent dépasse la petite tête du dernier-né. A minuit les fem­mes vont toutes ensemble dans le cimetière et s'agenouillent pour prier leurs chers défunts. Elles allument des cierges, les plus grands en l'honneur des adultes et les plus petits pour ceux qui ont quitté trop vite «cette vallée de larmes». Puis elles s'abandonnent à la méditation qui, peu à peu, se traduit en paroles. Ainsi commence une litanie qui n'est pas faite de douleur mais exprime la communion existant entre les vivants et les morts.

Pendant ce temps les hommes restés au village se réunis­sent tout près de l'église où a été élevé un catafalque noir dédié aux morts qui n'ont plus personne pour prier pour eux. Ils re­tournent à la maison vers l'aube, tandis que leurs femmes qui ont veillé toute la nuit au cimetière iront suivre la messe à moi­tié cachées dans leur «rebozo». C'est ainsi que se déroule à Janitzio la «journée des morts». Sur les visages des habitants du village on ne lit pas de douleur mais la joyeuse expectative de celui qui attend la visite des personnes qui lui sont les plus chères.Nous avons repris tel quel et avec son titre cet article tiré d'un journal italien pour les enfants. C'est un des si nombreux rabâchages de la production «culturelle» étasunienne qui passe de journaux en journaux et de revues en revues, sans que les plumitifs de service ne perçoivent rien d'autre que le degré d'ef­fet du morceau qui circule. L'énième reproducteur n'a même pas songé au sens profond que sa diffusion cache ; même dans sa forme conformiste traditionnelle.

Les très nobles populations mexicaines, devenues catholi­ques sous la terreur impitoyable des envahisseurs espagnols montreraient qu'elles sont restées «primitives» parce qu'elles n'ont pas la terreur ni l'horreur de la mort. Ces peuples étaient, au contraire, héritiers d'une civilisation incomprise des chré­tiens d'alors et d'aujourd'hui, et transmise depuis le communisme très ancien. L'insipide individualisme moderne ne peut que s'étonner grossièrement surtout si dans ce texte terne, on dit que des tombes sont sans inscription et qu'on prépare des mets aux morts que personne ne commémore. Véritables morts in­connus non en vertu d'une rhétorique poussive et démagogique mais à cause d'une puissante simplicité d'une vie qui est celle de l'espèce et pour l'espèce, éternelle en tant que nature et non en tant qu'essaim stupide d'âmes errantes dans «l'au-delà» et à qui sont utiles, pour son développement, les expériences des morts, des vivants et de ceux qui ne sont pas nés, dans une suite historique dont le déroulement n'est pas deuil mais joie dans tous les moments du cycle matériel.

Même dans ce qu'elles symbolisent ces coutumes sont plus nobles que les nôtres ; par exemple, ces femmes qui se font belles pour les morts et non pas pour les plus argentés des vi­vants, comme dans notre société mercantile, égout où nous sommes immergés.

S'il est vrai que sous les dépouilles des sinistres saints ca­tholiques vit encore la forme très ancienne des divinités non inhumaines, comme le Soleil, cela rappelle les connaissances que nous avons de la civilisation des Incas que Marx admi­rait - et qui sont parvenues jusqu'à nous ô combien déformées ! Les Incas n'étaient pas primitifs et féroces au point d'immoler les plus beaux spécimens de l'espèce jeune au Soleil qui deman­dait du sang humain, mais magnifiques d'une intuition puissante, ces communautés reconnaissaient le flux de la vie dans l'énergie qui est la même quand le soleil l'irradie sur la planète et lorsqu'elle coule dans les artères de l'homme vivant et de­vient unité et amour dans l'espèce unitaire; espèce qui jusqu'à ce qu'elle ne tombe dans la superstition de l'âme personnelle avec son bilan bigot du donner et de l'avoir - superstructure de la vénalité monétaire - ne craint pas la mort et n'ignore pas que la mort de l'individu peut être un hymne de joie et une contribution féconde à la vie de l'humanité.

Dans le communisme naturel et primitif, même si l'humanité est comprise dans la limite de la horde, l'individu ne cher­che pas à soustraire du bien à son frère, mais il est prêt à s'im­moler sans la moindre peur pour la survie de la grande fratrie. Sotte légende celle qui voit dans cette forme la terreur qu'ins­pire le Dieu qui s'apaise avec le sang.

Dans la forme de l'échange, de la monnaie et des classes, le sens de la pérennité de l'espèce disparaît tandis que surgit le sens ignoble de la pérennité du pécule, traduite dans l'im­mortalité de l'âme qui contracte sa félicité hors de la nature avec un dieu usurier qui tient cette banque odieuse. Dans ces sociétés qui prétendent s'être haussées de la barbarie à la civi­lisation on craint la mort personnelle et on se prosterne devant des momies, jusqu'aux mausolées de Moscou, à l'histoire infâme.

Dans le communisme qui ne s'est pas encore réalisé mais qui reste une certitude scientifique, on reconquiert l'identité de l'individu et de son destin avec celle de l'espèce, après avoir détruit à l'intérieur de celle-ci toutes les frontières constituées par la famille, la race et la nation. Avec cette victoire prend fin toute crainte de la mort personnelle et alors seulement dispa­raît tout culte du vivant et du mort - la société s'étant organi­sée pour la première fois sur le bien-être, la joie et la réduction au minimum rationnel de la douleur, de la souffrance et du sacrifice - parce que tout caractère mystérieux et sinistre a été ôté au déroulement harmonieux de la succession des gé­nérations, condition naturelle de la prospérité de l'espèce.

https://www.marxists.org/francais/bordiga/works/1961/00/bordiga_janitzio.htm

Le philosophe André Comte-Sponville s’exprime à la radio :

« Il y a dans la vie et dans le monde beaucoup plus grave que le Covid-19 »

 Chaîne de radio France Inter, le 14 avril 2020

«La mort fait partie de la vie»

André Comte-Sponville : «Il faut d’abord se rappeler que l’énorme majorité d’entre nous ne mourra pas du coronavirus. J’ai été très frappé par cette espèce d’affolement collectif qui a saisi les médias d’abord, mais aussi la population, comme si tout d’un coup, on découvrait que nous sommes mortels. Ce n’est pas vraiment un scoop. Nous étions mortels avant le coronavirus, nous le serons après. 

Montaigne, dans Les Essais, écrivait : 

Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant.

Autrement dit, la mort fait partie de la vie, et si nous pensions plus souvent que nous sommes mortels, nous aimerions davantage encore la vie parce que, justement, nous estimerions que la vie est fragile, brève, limitée dans le temps et qu’elle est d’autant plus précieuse. C’est pourquoi l’épidémie doit, au contraire, nous pousser à aimer encore davantage la vie. 

(…)

«Est-ce la fin du monde ?»

André Comte-Sponville : «C’est la question qu’un journaliste m’a récemment posée. Vous imaginez ? Un taux de létalité de 1 ou 2%, sans doute moins, et les gens parlent de fin du monde. Mais c’est quand même hallucinant.

(…)

En quoi les 14 000 morts du Covid-19 sont-ils plus graves que les 150 000 morts du cancer ? Pourquoi devrais-je porter le deuil exclusivement des morts du coronavirus, dont la moyenne d’âge est de 81 ans ? Rappelons quand même que 95% des morts du Covid-19 ont plus de 60 ans. 

«Attention à ne pas faire de la santé la valeur suprême de notre existence»

André Comte-Sponville : «Il fallait évidemment empêcher que nos services de réanimation soient totalement débordés. Mais attention de ne pas faire de la médecine ou de la santé, les valeurs suprêmes, les réponses à toutes les questions. Aujourd’hui, sur les écrans de télévision, on voit à peu près vingt médecins pour un économiste. 

C’est une crise sanitaire, ça n’est pas la fin du monde. 

Ce n’est pas une raison pour oublier toutes les autres dimensions de l’existence humaine.

La théorie du «pan-médicalisme» 

André Comte-Sponville : «C’est une société, une civilisation qui demande tout à la médecine. En effet, la tendance existe depuis déjà longtemps à faire de la santé la valeur suprême et non plus de la liberté, de la justice, de l’amour qui sont pour moi les vraies valeurs suprêmes. 

(…)

Eh bien, le jour où le bonheur n’est plus qu’un moyen au service de cette fin suprême que serait la santé, on assiste à un renversement complet par rapport à au moins vingt-cinq siècles de civilisation où l’on considérait, à l’inverse, que la santé n’était qu’un moyen, alors certes particulièrement précieux, mais un moyen pour atteindre ce but suprême qu’est le bonheur. 

Attention de ne pas faire de la santé la valeur suprême. Attention de ne pas demander à la médecine de résoudre tous nos problèmes. On a raison, bien sûr, de saluer le formidable travail de nos soignants dans les hôpitaux. Mais ce n’est pas une raison pour demander à la médecine de tenir lieu de politique et de morale, de spiritualité, de civilisation

(…)

Comment essayer de contrebalancer les inégalités après le confinement ? 

André Comte-Sponville : «Comme hier, en se battant pour la justice, autrement dit en faisant de la politique ». 

(…)

Depuis 200 000 ans, les humains sont partagés entre égoïsme et altruisme. Pourquoi voulez-vous que les épidémies changent l’humanité ? Croyez-vous qu’après la pandémie, le problème du chômage ne se posera plus ? Que l’argent va devenir tout d’un coup disponible indéfiniment ? Cent milliards d’euros, disait le Ministre des Finances mais il le dit lui-même, «c’est plus de dettes pour soigner plus de gens, pour sauver plus de vie». Très bien. Mais les vies qu’on sauve, ce sont essentiellement des vies de gens qui ont plus de 65 ans. Nos dettes, ce sont nos enfants qui vont les payer.

(…)

Et je me demande ce que c’est que cette société qui est en train de faire de ses vieux la priorité des priorités. Bien sûr que la dépendance est un problème majeur, mais nos écoles, nos banlieues, le chômage des jeunes, sont des problèmes, à mon avis encore plus grave que le coronavirus, de même que le réchauffement climatique, la planète que nous allons laisser à nos enfants. 

Le réchauffement climatique fera beaucoup plus de morts que n’en fera l’épidémie du Covid-19.

Ça n’est pas pour condamner le confinement, que je respecte tout à fait rigoureusement. Mais c’est pour dire qu’il n’y a pas que le Covid-19 et qu’il y a dans la vie et dans le monde beaucoup plus grave que le Covid-19».

Commenter cet article