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théorie politique

Capitalisme, guerres, crises et pandémies (suite) : le capital obèse

Publié le 15 Avril 2020 par PB/Pantopolis

L’agriculture de la mort : Alimentation toxique, fléaux sanitaires du « capital obèse »

La pandémie actuelle vient couronner tout un processus accéléré de destruction de l’environnement, causé par une hyper-capitalisation de l’agriculture devenue intensive et mondialisée. Là où existe une pénurie de terres arables, des groupes capitalistes, surtout chinois, se livrent à une frénésie d’achats (land grab) hors de leurs frontières (Argentine, Chili, Brésil, Mozambique, Congo, Cameroun, Zimbabwe, Éthiopie, Cambodge, Laos, Australie, Nouvelle-Zélande, etc.). Cette hypercapitalisation a pour conséquences la pollution massive des terres, des ressources hydriques, des océans. Pire, elle menace, par ses retombées toxiques, la globalité de la vie animale et humaine.

83 % de la surface agricole mondiale est utilisée pour l’élevage, et il faut 7 kilos de céréales pour produire 1  kilo de viande de bœuf. Un décompte mondial donne un milliard et demi de bovins. Le cheptel mondial de tous les animaux d’élevage comporte 28 milliards de têtes pour 8 milliards de têtes de cheptel humain, du point de vue du capital[1].

Prenons l’exemple le plus parlant, celui du Brésil : 91 % des terres prises à la forêt amazonienne servent aux pâturages pour produire du soja et des céréales (transgéniques) pour nourrir les troupeaux prédestinés à finir dans les assiettes. Ces forêts, qui absorbent 30 % du CO2 rejeté dans l’atmosphère, sont inexorablement détruites : 13 millions d’hectares sont annuellement détruits. Partout, passent de monstrueux bulldozers, tandis que des escouades de mercenaires du grand capital foncier allument de gigantesques incendies et pratiquent le tir au pigeon sur les autochtones qui refusent de se faire exproprier.

Même phénomène en Argentine et au Paraguay (Gran Chaco), où la viandification des terres appropriées par l’agro-business international entraine une déforestation massive, ainsi que des atteintes irréversibles à la santé par les épandages de glyphosate et autres pesticides. L’Argentine, par exemple, a perdu à elle seule 22 % de ses forêts entre 1990 et 2015. Et dans la plupart des cas, ce sont des exploitations de soja transgénique (made in Monsanto/Bayer!) qui les ont remplacées, avec le soutien très actif des partis politiques.

 L’Amazonie, considérée comme «le poumon vert de l’humanité», qui contient la moitié des espèces animales et végétales terrestres, qui fournit à la planète un cinquième de l’eau douce, est littéralement condamnée à mort par l’agro-capitalisme : 40 à 55 % de sa superficie devrait disparaître d’ici à 2050.  

La nature vivante végétale est littéralement tuée, dans le sens que lui donne l’actuel président du Brésil Jair Bolsonaro qui déclarait : « Un policier qui n’a jamais tué n’est pas un vrai policier ». Il serait tout aussi judicieux d’écrire sur le fronton des temples du capital brésilien (mais aussi US, chinois, etc., ad infinitum) : Un capitaliste qui n’a jamais massacré la nature, n’est pas un vrai capitaliste.

Le même massacre des forêts se produit en Asie du Sud-Est. Pour répondre à des besoins grandissants, notamment en Inde et en Chine (pour la cuisine quotidienne, les fast-foods et l’alimentaire industriel), mais aussi en Europe pour le « biodiesel », la production d’huile de palme a explosé : elle a triplé en vingt ans, tandis que de gigantesques incendies faisaient flamber les forêts tropicales (en 2015 et 2019).

Le capital, quel que soit son écusson national, est pleinement responsable du désastre : des sociétés capitalistes de production et d’importation chinoise et indienne jusqu’aux grosses multinationales de l’agro-business : Nestlé (Suisse), Unilever (groupe anglo-batave), Kellogg’s (USA), Colgate-Palmolive (USA), Elevance (USA), AFAMSA (Espagne), ADM (USA), Procter & Gamble (USA), Reckitt Benckiser (Royaume-Uni), etc.

Cet hyper-business agricole basé sur l’élevage bovin fait courir un risque majeur aux ressources en eau. Une eau qui commencera à manquer à l’horizon 2025. Un kilo de bœuf exige 13.500 litres d’eau, contre 1.200 litres pour un kilo de blé. Sans compter la pollution des nappes phréatiques par les déchets animaux, les antibiotiques, les hormones, les produits chimiques, les engrais et toute la riche panoplie des pesticides, les engrais en excès (phosphates, nitrates)[2]. Sans compter aussi ces «marées vertes» d’algues toxiques qui envahissent les côtes européennes et américaines et dégagent un gaz mortel : elles proviennent souvent d’excréments d’animaux qui se transforment en nitrates polluants.

Cette pollution vient bien sûr s’additionner à la pollution de l’air (CO2, méthane, protoxyde d’azote, etc.), qui cause 7 millions de morts au moins, comme nous l’avons déjà rappelé. Cette pollution industrielle, jusque dans l’alimentation, se traduira par un réchauffement climatique global de 4 °C en 2100 (soit + 10 °C sur les continents !), si le capitalisme continue à exercer ses méfaits sur terre. Dans ce cas, ce dernier ferait mieux que la médiévale peste noire de 1348-1353, qui tua un tiers de la population européenne. Le capitalisme «hypermoderne», celui de la «révolution technologique», verrait disparaître les trois quarts de l’humanité![3]

À ces différentes pollutions, vient s’ajouter la pollution de la nourriture. La nourriture offerte dans les grandes surfaces et consommée par les familles comme par les collectivités est empoisonnée. Commençons par les produits de base. Les céréales ? Le taux des produits de boulangerie contenant des pesticides a plus que doublé de 2000 à 2014. Celles servies au petit-déjeuner de nos bambins contiennent du glyphosate Bayer/Monsanto cancérigène. Les fruits et légumes ? Les ¾ des fruits et 40 % des légumes (non bio) portent des traces de pesticides, dont la nocivité n’est plus à démontrer.

Les viandes ? Leur consommation excessive peut menacer la santé humaine, augmentant la prévalence de divers cancers, maladies cardio-vasculaires, cholestérol, diabète de type 2, polyarthrite. Ne parlons pas des viandes transformées  – présentes dans les plats préparés – qui sont fabriquées avec un assaisonnement cancérigène : le nitrate de sodium, entrainant au moins 40.000 décès de par le monde.

Les poissons ? Constituant 7 % des protéines consommées par la population mondiale, ils deviennent de plus en plus rares, voire un produit de luxe. La surpêche, qui a explosé au cours de ces 60 dernières années, menace plus du tiers des effectifs de poissons, la Méditerranée étant menacée de devenir une mer morte. Ajoutons que les océans sont pollués par le mercure et les microparticules de plastique qui sont ingurgités par les poissons. Quant aux saumons d’élevage, boostés aux farines de poisson, ils peuvent être victimes d’une de ces algues toxiques que le capitalisme a fait proliférer, quand ils ne sont pas – comme les êtres humains – victimes de virus : celui de l’anémie infectieuse du saumon (ISAV).

Et le bon vieux pinard, (maigre) consolateur des poilus qu’on envoyait à la mort; « le vin consolateur, profond comme la tombe » (Marie Dauguet, Poème du vin, 1910) ? Une étude révéla en 2013 que le vin « nectar des dieux, génie des hommes » recelait 300 fois plus de pesticides que l’eau potable. Et l’on ne compte pas la soixantaine d’additifs chimiques ajoutés en cuve par les producteurs…

Ce type d’alimentation toxique (junk food, malbouffe) a créé un terrain favorable à la propagation des virus plus virulents. Les personnes fragilisées par la pollution et des conditions de travail inhumaines perdent leurs défenses immunitaires. Elles les perdent d’autant plus que leur hygiène alimentaire est catastrophique, une «hygiène» calquée sur le modèle capitaliste du fast food : ingestion rapide de repas industrialisés, pas de temps mort pour une reprise rapide du travail. Le temps, c’est de l’argent pour un capital qui doit circuler toujours plus rapidement !

Dans les pays de l’Occident et de l’Orient développés, les individus en situation d’obésité, souvent diabétiques, plus propres à souffrir de problèmes cardiaques et respiratoires, sont des candidats idéals pour le Covid-19. Selon les premières données d’un registre français, 83 % des patients en réanimation sont en surpoids[4]. La situation est plus dramatique aux USA où 42 % des adultes américains sont obèses, dont 9 % en situation d’obésité sévère. Les plus pauvres doivent se contenter d’une nourriture industrielle toxique et à bas prix : un burger «macdo» coûte un dollar, une salade 10 dollars ! Privés d’accès aux soins – les Noirs en particulier – qui payent la note la plus élevée : minoritaires démographiquement (32 %), ils représentent 67 % des victimes du coronavirus à Chicago, et même 70 % en Louisiane[5].

Au Mexique, 72 % des adultes sont en surpoids, souvent diabétiques, du fait de l’ingestion continue de boissons sucrées, light ou pas. Le coca-cola est la cause première des deux fléaux. Il trouve même sa place dans le biberon des bébés (un bébé de 11 mois atteignit le poids record de 28 kilos !). Les sodas sont vendus au même prix que la bouteille d’eau ! Coca Cola est un État dans l’État. Vicente Fox, qui fut directeur de Coca Mexique, a même présidé le pays de 2000 à 2006 ![6]

À ce régime, les êtres humains ne mourront pas de faim – tant que les circuits d’échange économique ne seront coupés par une crise XXL (cf. conclusion) – ; ils continueront à être intubés à la « junk food ».  Au régime soda coca-cola (ou Nestlé) : mourir de soif est une destinée inexorable. Coca Cola au Mexique (mais aussi en Inde, Indonésie, Malaisie, etc.) pompe sans la moindre retenue les nappes phréatiques. Le résultat ? Les villages raccordés au réseau n’ont plus rien au robinet; les communautés agraires n’ont plus d’eau pour faire pousser leurs légumes, plus de revenus, et consomment du coca pas cher pour tromper la faim… Quant aux déchets laissés par Coca Cola (bouteilles plastique, boues toxiques de ses usines), ils ne seront jamais traités[7]. Ils viennent s’ajouter à ceux laissés par les teintures et traitements textiles, l’industrie chimique (boues rouges et autres).

Qu’on ne croit pas que ce régime de « junk food » soit propre aux USA et au Mexique. Les Chinois en surpoids sont déjà 700 millions, soit près de la moitié de la population ! Ce phénomène a explosé depuis les années 1980, durant les quatre dernières décennies, qui ont vu monter à l’assaut du ciel un gigantesque crassier de « richesses» – en fait junk foods, junk bonds, et decayed wares soumis à l’obsolescence programmée. Dans cette société du «capital obèse», tout est XXL, du capital financier et monétaire en circulation à la taille des sodas (3 litres) et aux big macs. Et en fin de compte le cercueil qui emporte les victimes de ce « capital obèse » est XXL, quand celles-ci ne sont pas jetées purement et simplement dans des fosses communes, comme au Moyen Age ou lors des guerres.

C’est dans une telle situation qu’a surgi le coronavirus qui a profité de la catastrophe sanitaire générale, cumulation de gabegie capitaliste, d’affaiblissement de populations entières, soit par une alimentation délétère, soit par des carences alimentaires manifestes (sous-alimentation), soit par l’ingestion de bombes à retardement (viandes composées), soit par la pollution industrielle, soit enfin et surtout par le modèle capitaliste de productivité à tout prix. La « civilisation » capitaliste au temps du coronavirus est celle du tout jetable (throwaway society), à commencer par les salariés, plus encore en période de crise ouverte.

Dans les sociétés d’Ancien Régime, les différentes pestes apparaissaient dans un contexte de famines ou de sous-alimentation. Leur propagation engendrait d’autres famines; la destruction de communautés entières ne permettait plus la culture des champs. Lorsqu’il y avait reprise, que les travailleurs agricoles, de par leur rareté, pouvaient négocier au meilleur prix leur force de travail, il y avait une reprise, et le niveau de vie s’élevait. Les épidémies (paludisme, peste, etc.) semblaient reculer reculait avec la reprise d’une certaine normalité, dont la marmite était la preuve tangible. Un proverbe sicilien affirme : «Le remède du paludisme, c’est le fond de la marmite».

Dans le monde hypercapitaliste « moderne », toutes les « révolutions » réalisées (agricole, informatique, biotechnologique, robotique, etc.) ne peuvent repousser les murs d’une bâtisse minée par ses propres contradictions. Au terme de ces quatre folles dernières décennies, le Capital a saccagé, comme jamais dans l’histoire, toutes les ressources naturelles et humaines. Déconfinement ou pas, il n’y aura ni retour à une certaine « normalité » ni de trêve dans cette guerre proclamée dès le début du confinement qui soumet la moitié de l’humanité à l’état d’exception.

Le capitalisme, en parachevant la marchandisation de la nature, a en fait déclaré une guerre permanente contre l’humanité et la vie tout court. Non un état d’exception mais l’état de quasi-normalité d’un système incapable de surmonter ses contradictions.

 

[1] Fred Vargas, L’Humanité en péril, Flammarion, 2019.

[2] Fred Vargas, op. cit.

[3] Pablo Servigne & Raphaël Stevens, coll. «Anthropocène», Seuil, 2015.

[4] «Les personnes obèses sont plus fragilisées par le virus», Le Monde, 8 avril 2020.

[5] «Aux États-Unis, le lourd tribut des Afro-Américains», Le Monde, 10 avril 2020, p. 6.

[6] France Info, 28 août 2019.

[7] Fred Vargas, op. cit., p. 138-140.

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