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théorie politique

La mortelle normalité Manifestations virales de la crise

Publié le 28 Avril 2020 par Programma/Pantopolis (traduction)

Il programma comunista *

La mortelle normalité

Manifestations virales de la crise

 

Le voilà donc le cygne noir. Dans la «mortelle normalité» de la marche quotidienne du capital vers la catastrophe, un élément «inattendu» intervient, déclenchant une cascade d’effets qui chamboulent sa routine.

Mais le cygne noir n’était pas si inattendu que cela, à tel point que – en raison de phénomènes très similaires – les pays auraient dû préparer des plans d’intervention pour mettre en place des contre-mesures immédiates. Ces dernières années déjà, les meilleurs experts des meilleurs laboratoires du monde se sont engagés dans des études sur les virus qui menaçaient de déclencher des pandémies, et parmi ces virus, il y en avait de type «Corona». Mais nous le savons : dans la «normalité mortelle» du capital, il n’existe pas de planches de salut de l’espèce : que vienne donc la catastrophe climatique, que le monde entier aille se faire foutre... ! Ce qui importe, c’est de garantir au Capital le droit d’engranger ses profits, encore mieux si c’est à court terme !

Sur le long terme, enseignait Keynes, nous sommes tous morts. Il avait indiqué au Capital une planche de survie, conscient qu’aucune évolution ne le transformerait en quelque chose de meilleur que la merde qu’il est. Joindre les deux bouts ! Keynes a suggéré qu’il était temps de se ressaisir, de freiner les appétits, ou alors ... Mais le vieil homme glouton, Sa Majesté le Capital, en partie parce qu’il joignait les deux bouts en tirant le frein, en partie parce qu’il avait rajeuni du fait de l’absence d’alternative visible à son misérable présent – la seule alternative, le communisme, étant devenu invisible pour la plupart des gens sous les efforts conjugués des staliniens et des patrons – s’est élancé à bride abattue, en faisant l’éloge de la liberté. La sienne ! Il n’y a pas lieu de s’appesantir sur sa résistible expansion mondiale, depuis déjà quatre décennies (on en a une bonne synthèse avec le bon bourgeois Missoni : globalisation de la merde[1]). Il suffit de dire qu’il croyait qu’il vivrait une nouvelle jeunesse faite de ripailles et d’exploitation, il croyait et faisait croire que son présent c’était l’avenir, un éternel présent d’exploitation du plus grand nombre et de ripailles pour un petit nombre.

Aucun courtisan n’osait lui rappeler sa vieillesse, ni n’avait le courage de l’avertir que tous les efforts déployés pour exploiter, pour produire et vendre, pour exploiter et reproduire sans fin, sans jamais se soucier du gaspillage et du poison que toute production de biens porte en elle, que tout cela tôt ou tard ferait surgir le «cygne noir» pour en révéler l’aspect décrépit. Le roi est nu, à demi-mort.

Le cygne noir est apparu après que plusieurs sonnettes d’alarme eurent annoncé l’imminence d’une nouvelle crise. On a imaginé des scénarios du style « grand automne 2008 », avec son cortège de faillites, de fermetures d’entreprises, de chômage et de misère, peut-être pires encore que le précédent en ampleur et en impact. Au lieu de cela, on a eu droit au scénario inattendu d’une crise due à des «causes naturelles», comme l’écrivent souvent les rapports d’autopsie. Épidémie, pandémie, morts par milliers... Et on dénonce les ‘pannes’ du capitalisme ! C’est la nature qui frappe, le taux de profit n’a rien à voir avec cela, il est innocent ! Ainsi soit-il.

Admettons que les causes de la catastrophe soient «naturelles». Nous ne voulons pas porter crédit à la «thèse de la conspiration» selon laquelle le virus serait sorti d’un laboratoire ultra-secret – même si les préparatifs de guerre bactériologique sont aussi secrets que réels – et aurait plutôt été transmis par une chauve-souris pipistrelle (de celles qui sautent par-dessus les tours de Nosferatu le vampire), vendue sur le marché par des troglodytes chinois qui mangent des souris vivantes. Nous excluons la thèse d’une origine militaire pour accepter celle du «mercantilisme», sans insister beaucoup sur le sens que l’on pourrait donner à cet aspect, qui est social, pas du tout naturel, capable de transformer en marchandise même un mammifère nocturne. Même si, de sources autorisées, commencent à circuler des informations qui contredisent le battage de la propagande officielle, nous accordons du crédit au courant dominant. Ce qui s’est passé par la suite est cependant loin d’être «naturel».

Partout où elle s’est manifestée, du moins dans les pays les plus développés sur le plan capitaliste, la crise épidémique s’est développée par étapes, avec des variations dictées par le degré plus ou moins important d’organisation et de préparation du système :

– sous-estimation initiale du problème, même en présence de la propagation inquiétante de cas suspects, afin de ne pas provoquer de panique et de ne pas stopper la production;

– explosion de foyers viraux nécessitant des mesures immédiates de santé publique, à laquelle s’opposent fortement les voix du «monde économique» qui n’entendent pas accepter l’arrêt de la production et du commerce;

– expansion incontrôlée du virus et adoption immédiate ou progressive de mesures drastiques pour militariser le territoire, réduire a minima la mobilité, confiner la population dans ses foyers. Dans les formes les plus douces, l’enfermement a pris un caractère volontaire, mais la pression médiatique et sociale l’a rendu également efficace.

Partout, même dans les pays les plus riches et les mieux organisés, en dépit de la multiplication de signes annonciateurs, les autorités ont été prises au dépourvu et le système étatique s’est révélé peu préparé pour se confronter à l’urgence. Mais à l’exception partielle de l’Allemagne (à vérifier a posteriori), l’épidémie a mis à nu les failles et les limites des systèmes de santé nationaux, où les structures publiques, sorties des cures d’amaigrissement «néo-libérales», n’ont pas pu faire face à l’urgence.

L’imposition par en haut d’un ordre policier n’a fait que contrebalancer la confusion dans la communication et le désordre des interventions sanitaires, le manque de dispositifs de protection et de soins, l’exposition du personnel hospitalier qui est lui-même un vecteur de propagation, le carnage des maisons de retraite et des fosses communes, les morts silencieuses dans les maisons privées.... L’urgence a généré une forme d’ordre sans pouvoir éviter le chaos là où il était nécessaire d’intervenir et de s’organiser.

Quand le chaos sera de retour, peut-être que l’ordre reviendra aussi, mais la trace laissée dans l’assise politique et institutionnelle ne s’effacera pas. Le passage rapide de l’état de normalité «démocratique» à l’état d’urgence sera lui-même devenu la norme. On ne cesse de nous marteler que le virus va revenir. Et si ce n’est pas le virus, ce sera autre chose. L’arrivée du virus justifie l’état d’urgence rampant qui caractérise le système capitaliste et le caractérisera jusqu’à sa disparition.

À cet égard, l’apparition du Covid-19 a été une vraie aubaine pour le capital. Que se serait-il passé si la crise – désormais considérée par tous les experts comme imminente et inévitable, et en partie déjà en cours – avait frappé la «mortelle normalité» quotidienne et provoqué des bouleversements sociaux encore plus graves que ceux qui n’avaient pas été oubliés il y a un peu plus de dix ans ? À qui cette nouvelle calamité, si peu «naturelle», aurait-elle pu être attribuée si ce n’est au Capital ? La perception de vivre dans un système économique et social inadéquat pour garantir même la survie de la plupart des gens aurait été révélée aux yeux de millions de prolétaires, et qui sait... Maintenant qu’une calamité « naturelle » s’est abattue sur le monde ! Maintenant que pour une croissante sensibilité apocalyptique, « divine », tout revêt une forme nouvelle. La société doit faire corps avec l’urgence : les hôpitaux sont les premières lignes d’une guerre qui a besoin de victimes et de héros; sur le front intérieur, à l’arrière, on demande aux personnes confinées dans les murs de la maison de ne pas sortir, mais on les avertit que ce faisant, elles s’exposent au contrôle et à la répression. Le bombardement médiatique n’intensifie même pas trop la propagande insidieuse, et la désinformation prend la forme d’une avalanche de nouvelles, de chroniques, de débats, de conférences de presse, où des données improbables ne sont communiquées que pour donner l’impression que la situation reste sous contrôle. On a l’impression que la situation est sous contrôle. Une avalanche de messages se déverse sur les malheureux esprits contraints de digérer le confinement avec des doses massives de mélasse rhétorique. Le contrôle de l’information est total : si, d’une part, on donne libre cours à un flot de commentaires allant des lugubres aux optimistes, seule la science a le droit de dire la vérité sur les événements. Mais même les scientifiques ont du mal à se mettre d’accord. Ce sont autant de questions : est-ce une grippe ? Y a-t-il des médicaments ? Avons-nous besoin de masques ? Avons-nous besoin d’un vaccin ? Une seule réponse : oui ou non. La conclusion presque unanime est que le vaccin est l’unique solution : la course est ouverte entre les entreprises pharmaceutiques pour produire le remède miraculeux ! On a l’impression que toute cette certitude sur une capacité de salut inhérente à la Science – mais où étaient ses prêtres jusqu’à hier ? Dans quoi étaient-ils engagés ? – repose plus sur la croyance que sur la raison, sur l’obséquiosité envers un système qui gravite autour des Big Pharma, les maîtres mondiaux de la santé.

Les quelques voix qui osent remettre en cause la solidité des mesures de santé sont accusées d’irresponsabilité criminelle. Un chercheur qui soutient des thèses alternatives plus ou moins contestables est dénoncé par une association de défense de la Science, fondée pour l’occasion par l’un des virologistes les plus populaires à la télévision (mais la liberté de recherche n’est-elle pas la condition sine qua non du développement scientifique ? La science, à partir de Galilée, n’est-elle pas par définition hérétique?) Un vieux médecin qui conseille de renforcer son système de défense immunitaire par l’alimentation est chahuté par Le Jene (Les Hyènes), l’une des principales émissions de télévision se targuant de pratiquer le journalisme d’investigation[2]. Le flibustier envoyé par la chaîne avait juste auparavant demandé des conseils de santé au malheureux médecin lors d’une conférence publique, sans pouvoir lui arracher des propos qui l’auraient couvert de honte. Nous aimerions demander au «journaliste d’investigation» s’il aurait eu la même faconde agressive lors d’une conférence d’une grande entreprise pharmaceutique, où la santé est considérée avant tout comme du business. Dans cette logique, d’un point de vue social, «soigner» s’oppose à «guérir», car la guérison supprime le besoin de guérir. N’est-il pas vrai ?

Dans toute vraie guerre, on définit l’ennemi, c’est mieux encore s’il apparaît d’autant plus «dangereux» dans l’image qu’on lui prête qu’il n’est pas en mesure de se défendre face à la vague de « solidarité nationale ». Lorsque l’alliance de la Patrie, de l’Église et de la Science proclame «Sus à l’hérétique !», elle trouve ses exécuteurs fins prêts. Elle restera gravée dans les mémoires cette veille du décret «Je reste chez moi» (comme si «je» était sujet à délibérer). Alors que les rues se vidaient déjà et que les gens rentraient l’un après l’autre, l’hymne de Mameli[3], entonné depuis les fenêtres et les balcons ouverts, révélait que l’appel à la solidarité patriotique avait déjà pris racine au plus profond des masses en quête désespérée d’un sauveur. Voilà pour l’ambiance.

D’où vient cette adhésion apparemment unanime à des dispositions si sévères qu’elles suspendent du jour au lendemain des «droits constitutionnels» élémentaires qui étaient sacrés et inviolables jusqu’à hier ? De telles mesures n’ont aucun précédent historique, même à l’époque des terribles «Espagnols» et, si nous voulons remonter plus loin dans le temps, même pas à l’époque de la peste décrite par Manzoni. Don Rodrigo remarque ses bubons à son retour d’une taverne, manifestement non soumise à des interdictions d’ouverture[4]. Les autorités sanitaires d’aujourd’hui ont pu constater que probablement aujourd’hui, Don Rodrigo aurait été sauvé, même si c’est au détriment d’un pilier de la littérature nationale. On pourrait ici ouvrir un beau débat entre intellectuels pour savoir si une grande œuvre littéraire a plus de valeur que la vie d’un homme. Si nous demandions aux responsables de l’état l’urgence les valeurs qui les guident dans leurs choix, ils diraient sûrement, avant même la liberté de mouvement et tout autre droit, «le droit à la vie», celui «de préserver des vies humaines», mais cela n’a nullement empêché le massacre. Pouvoir ou impuissance de la science ?

 À l’époque du récit de Manzoni, les prétendus propagateurs de la peste, injustement signalés aux responsables en titre, ont révélé la propagation, en même temps que le fléau, de la superstition et des préjugés. Aujourd’hui, toute personne qui ose quitter la maison pour une raison jugée peu sérieuse, ou qui ne porte pas de masque en faisant ses courses, fait figure de pestiféré. Ce n’est pas une superstition qui le décrète, mais la science ! Ils appellent ça «distanciation sociale». La survie est en jeu, la survie est le seul objectif que cette société dépourvue d’avenir peut se fixer. Les mesures de police passent pour des initiatives de santé publique, mais dont l’objectif est le maintien préventif de l’ordre social. Des drones et des hélicoptères volent, des haut-parleurs avertissent de ne pas franchir la barrière de la porte d’entrée, depuis les balcons des yeux attentifs scrutent le passant en se demandant : y a-t-il une «raison sérieuse» ?

Le véritable enjeu de la survie, en dehors de celle de millions de prolétaires qui vont subir les répercussions de la crise, c’est celui du capitalisme. Ce qui a été dit plus haut décrit la simple perception des événements pour quiconque a gardé trace d’une pensée quelque peu critique face à la réalité. La pensée critique est marginalisée, utilisée comme prétexte pour accuser de défaitisme toute forme de dissidence. La perception que les masses ont du scénario – saisi comme une entité sociale qui peut être façonnée et orientée par le pouvoir – les pousse à regretter la «mortelle normalité» où tout un chacun s’énerve à rassembler les quittances, en serrant les muscles, le cerveau et les nerfs pour survivre. L’avenir du capitalisme est... dans son passé. Il y a quelque chose de pire que le capitalisme : c’est le capitalisme qui ne fonctionne pas, ce sont les usines fermées, les magasins fermés, les rues désertes, tout ce qui garantissait, en bien ou en mal, la miche de pain. Le capital peut dire à ses esclaves : «Vous le voyez bien maintenant : comment vivriez-vous sans moi ? » Grâce au virus, le capital se fait regretter, il peut prétendre n’avoir aucune responsabilité directe dans les événements, il peut justifier le déploiement de ses forces d’«ordre public», non pas pour empêcher l’émergence d’un mouvement de lutte de classe, mais à des «fins humanitaires».  Il n’y a pas de guerre moderne qui ne soit pas «humanitaire». Après tout, la guerre n’est-elle pas, oui ou non, «la seule hygiène du monde»[5], une mesure d’extrême salubrité visant à libérer la terre de ses surplus humains ? C’est pourquoi les usines d’armement de la Brianza[6] continuent de produire à pleine capacité et les personnes âgées meurent dans des abris de fortune[7]...

D’où vient cet ennemi invisible qui a déclenché la guerre ? On le dit originaire de l’une des régions les plus industrielles et les plus productives de Chine, l’un des moteurs de la dynamique mondiale du capital au cours des dernières décennies. De là, il a gagné le cœur productif de l’Europe, en suivant (selon certaines études) les principales orientations logistiques des mouvements mondiaux d’hommes et de marchandises, puis a rayonné en frappant les principales puissances de l’impérialisme, et jusqu’en son cœur.

Il est significatif que de nombreux pays dits «arriérés» soient beaucoup moins touchés. On a avancé des raisons climatiques et même génétiques pour expliquer ce qui, au moins jusqu’à présent, demeure une anomalie. Tout aussi surprenant est le fait que la riche région de Lombardie a enregistré un taux de mortalité considérablement plus élevé que la région déprimée de Calabre. Le système de santé lombard, privé à 50 %, excellent sur le papier, est au bord de l’effondrement. Très efficace d’un point de vue capitaliste, capable de produire des profits très élevés et basé sur la concurrence public/privé, il a manifestement fait un flop dans sa capacité à répondre à une situation d’urgence sanitaire. En revanche, le système de santé calabrais, un commissariat pour mafia depuis environ un an, tient bon. Mais le Covid ne s’est pas beaucoup manifesté là-bas.  En voulant tenter une hypothèse, avec toutes les réserves nécessaires dans une phase où le phénomène est en plein développement, il semblerait que ce Covid s’attaque aux zones plus développées en capital et, parmi celles-ci, à celles plus marquées par les politiques «néolibérales» (Italie, Royaume-Uni, États-Unis). Oublions ce deuxième aspect, qui nous semble secondaire par rapport au caractère capitaliste de cette crise sanitaire, même s’il est loin d’être négligeable pour les taux de mortalité de l’épidémie. Si la Lombardie a enregistré des taux de propagation et de mortalité beaucoup plus élevés que le reste de l’Italie, ce n’est pas seulement le résultat de la privatisation et de la désorganisation de son «excellent» système de santé. Elle résulte également de la densité de population, de la très forte mobilité locale et internationale des biens et des personnes, du taux de concentration des activités industrielles et agricoles : autant de facteurs qui en font une zone ayant peu d’équivalents dans le monde. Cette densité capitalistique fait que la Lombardie se classe au troisième rang mondial en termes de niveau de pollution de l’environnement.

Lorsque l’on émet l’hypothèse d’une interrelation entre l’environnement et la propagation des maladies – c’est-à-dire lorsque l’on recherche les origines sociales des maladies – les professeurs lèvent le nez. C’est l’affaire des écologistes, pas des scientifiques... Mais cette fois, les sceptiques ont été dépassés par une étude de Harvard montrant un lien clair entre la densité des particules dans l’air et la probabilité de développer des maladies, y compris celles d’origine virale. D’autres études menées dans les régions de Lombardie où le Covid-19 a le plus frappé ont décelé dans les particules une concentration virale à 4 %! Un extraordinaire vecteur de propagation bactérienne et virale. Ces particules, ces fines particules chargées de polluants, proviennent de diverses sources, mais dans la région où le taux d’infection est le plus élevé, l’un des principaux coupables semble être l’agriculture intensive. Les exploitations agricoles utilisent comme engrais le lisier provenant des élevages intensifs de bovins et de porcs de la région, qui a été épandu dans les champs juste avant la propagation de l’épidémie. Bien que la question n’ait pas encore été étudiée et approfondie, le lien entre ce type de pollution et la propagation anormale de la contagion dans certaines localités est plus que plausible. Si c’était le cas, on pourrait dire que la mondialisation de la merde au niveau planétaire se traduit au niveau local par la concentration de la merde.

Concluons. On peut dire que les caractéristiques de ce virus sont parfaitement adaptées aux particularités des capitalismes les plus développés. C’est là qu’ils trouvent leur niche idéale.

Néanmoins, la capacité du virus à perturber la «mortelle normalité» ne fait que la transformer en mortelle urgence : potentiellement mortelle aussi en ce qui concerne la capacité du système à produire et à reproduire les conditions de sa survie, aujourd’hui mise à rude épreuve. Les inconnues sur la reprise économique après un blocus prolongé (dont Marx avait prévu la létalité potentielle pour le capital) obligent les dirigeants à pousser à une nouvelle augmentation de la dette publique et privée afin d’accroître la liquidité du système et de répondre à un besoin généralisé de liquidités. L’inconnu réside dans la viabilité d’un nouvel endettement et le risque qu’une éventuelle (probable ? inévitable ?) reprise de l’inflation fasse grimper les taux d’intérêt et ruine l’ensemble du cadre financier mondial.

Mais la véritable inconnue est sociale. Cette crise entraînera des faillites et des fermetures ainsi qu’une nouvelle concentration du capital, qui se fera au détriment des prolétaires et de la myriade de travailleurs indépendants, mais aussi de secteurs de la classe moyenne entrepreneuriale. Ce qui nous attend au coin de la rue est à bien des égards imprévisible.

Lorsqu’un personnage comme Mario Draghi, représentant par excellence des intérêts de la puissance financière internationale, est accrédité comme le prochain «sauveur de la Patrie», vous pouvez être sûr que les vieux maîtres du paquebot n’ont pas l’intention de lâcher la barre du Titanic. Ce qui est encore plus troublant, c’est que Mario, qui jusqu’à hier était un partisan de la rigueur financière maximale, est aujourd’hui partisan   d’une dette illimitée.  Et il le fait depuis les pages du Financial Times... Poudre aux yeux ou tournant stratégique, il ne fait aucun doute que le seul but est de sauver les privilèges de ses pairs et de décider demain du sort de ceux qui seront coulés et de ceux qui seront sauvés.

En attendant, le virus poursuit son ouvrage et il le fait – là où il se manifeste – en répondant à des critères de classe. Aux États-Unis, le pourcentage de victimes au sein de la communauté afro-américaine est d’un niveau incomparablement plus élevé que dans le reste de la population. C’est autre chose que d’être ‘au niveau de’ ! L’origine, les directions de diffusion, les conditions qui lui permettent de proliférer, la létalité qui s’acharne sur les improductifs et les marginaux, l’augmentation de la polarisation de la richesse sociale qu’il provoque, font de ce virus quelque chose de très peu naturel.

Ce virus est l’une des formes revêtue par le capital. Ce virus, c’est le capital.

Il programma comunista, organe du groupe «Parti communiste international », 20 avril 2020.

 

* https://www.internationalcommunistparty.org/index.php/it/165-flash/2745-manifestazioni-virali-della-crisi. Traduction de l'italien : Ph.B.

[1] En français dans le texte. Missoni SA, fondée en 1953 par l'ancien athlète Ottavio Missoni et sa femme Rosita Jelmini, est une entreprise italienne spécialisée dans la mode, basée à Varèse. Elle est devenue un empire international. Le patriarche est mort en 2013 âgé de 92 ans, peu après la mort de sa femme et de son fils au Venezuela (Note de l’éditeur).

[2] Cette « émission » de télévision se présente comme un « approfondissement » de l’actualité italienne et internationale, au moyen de reportages et de provocations loufoques. Le titre de l’émission Le Iene signifie «Les Hyènes». Il s’inspire du film de Quentin Tarantino, Reservoir Dogs (1992), un film de gangsters sorti en Italie sous le titre Le Iene. Ces « hyènes », cette nouvelle race de gangsters, sont, à l’antenne ou hors antenne, les reporters. (Note de l’éditeur).

[3] L’hymne de Goffredo Mameli (Fratelli d’Italia), écrit en 1847 à Gênes par un étudiant de 20 ans, est devenu officiel en 2017, après avoir été longtemps officieux. Cet hymne anti-autrichien se caractérise par sa morbidité brute et imbécile, qui crève les tympans en temps de pandémie : Serrons-nous en cohortes/Nous sommes prêts à la mort/Nous sommes prêts à la mort/L’Italie appelle/Serrons-nous en cohortes/Nous sommes prêts à la mort/Nous sommes prêts à la mort/L’Italie appelle ! (Note de l’éditeur).

[4] Référence au roman historique Les Fiancés d’Alessandro Manzoni (1827 et 1842), qui se déroule en Lombardie vers 1630. Don Rodrigo est un médiocre petit seigneur qui ne connaît que la loi du plus fort.  Contraint de fuir et de se cacher, il tombe malade de la peste et meurt au lazaret de Milan.

[5] Marinetti, Manifeste du futurisme, 20 février 1909, publié en français dans le quotidien parisien Le Figaro. On peut apprécier l’avenir peu glorieux promis à l’humanité par Marinetti (futur fondateur, avec Mussolini, des Faisceaux italiens de combat, mars 1919) : Nous voulons glorifier la guerre —  seule hygiène du monde —, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistesles belles Idées qui tuent, et le mépris de la femme (Note éditeur).

[6] Territoire historique de la Lombardie (province de Monza et Brianza (Note éditeur).

[7] L’Italie vend surtout des avions militaires et des bombes : les exportations italiennes dans ce secteur ont atteint en 2016 14,6 milliards d’euros soit une augmentation de 85,7 % (7,9 milliards en 2015) (Note éditeur).

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