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théorie politique

Des premiers mai joyeux et chamailleurs ?

Publié le 3 Mai 2020 par Karlchen

Des premiers mai joyeux et chamailleurs ?

« Ce 1er mai 2020 ne ressemble à aucun autre. Aujourd’hui, pas de rassemblement dans nos villes pour fêter, comme nous le faisions depuis tant d’années, la journée internationale des travailleurs (…). Et pourtant, l’esprit du 1er mai, cet esprit de solidarité entre les travailleurs, n’a peut-être jamais été aussi puissant, aussi vivant. Car c’est bien grâce au travail, célébré ce jour, que la Nation tient».

« Privés des rituels (sic) de cette journée, nous en éprouvons aujourd’hui toute la valeur, tout le sens. Avec cette volonté forte : retrouver dès que possible les 1er mai joyeux, chamailleurs parfois, qui font notre Nation. Mes chers compatriotes, nous les retrouverons, ces 1er mai heureux ! »* [Petit livre rouge du Président M…, à paraître ?]**.

 

Des premiers mai joyeux et chamailleurs ?

 

Premier mai 2020 à Paris...

Pour la première fois depuis l’interdiction des manifestations pendant les guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie (1954-1968), le « 1er mai heureux » promis a été interdit par le pouvoir, au nom de la lutte contre la propagation du coronavirus. Pendant ces quatorze années – Mitterrand est ministre de l’Intérieur du gouvernement Mendès France (1954-1955); garde des sceaux, ministre de la Justice (sic) dans le gouvernement du «socialiste» Guy Mollet, jusqu’en juin 1957 – il s’agissait de lutter contre la propagation de divers virus politiques : «la subversion et le terrorisme». Il fallut attendre le 1er mai 1968 pour que le pouvoir – qui sent venir la tempête depuis les grèves de 1967 – cesse de le mettre hors-la-loi, dans l’espoir que les syndicats réussiraient à défouler par de simples défilés la colère ouvrière montante.

Juste avant la joyeuse intronisation du Président M…, devant la pyramide du Louvre, sur l’air de l’Hymne à la Joie (7 mai 2017), on put assister le 1er mai à une réjouissante ‘chamaillerie’ : les CRS usaient de Flash-Ball contre les manifestants, dont un jeune de 18 ans, et les journalistes – qui n’appartenaient ni à BFM TV ni à CNews ni à LCI, etc. –, telle cette reporter de Line Press «victime d’un tir tendu de Flash-Ball à bout portant alors qu’elle était clairement identifiée avec sa caméra, son brassard, et ses marques ‘TV’ sur le casque»[1].

En ces «temps heureux» de joyeuse chamaillerie, sous le Président M…, le premier mai 2018 commençait par l’affaire Alexandre Benalla, cette oreille présidentielle très spéciale, qui jouait aussi les M. Muscle place de la Contrescarpe (Ve arrondissement), en cognant à qui mieux mieux sur de présumés manifestants (de préférence à terre).

Le 1er mai 2019, dans un Paris ensoleillé et dans une atmosphère électrique, les CRS avaient violemment chargé, avant même que le défilé ne commence. Des manifestants apeurés avaient dû entrer dans l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, censé être un sanctuaire pour eux, pour échapper à la nasse fatale. Pour le ministre de l’intérieur, il ne s’agissait pas de « gais chamailleurs », mais «de gens qui ont attaqué un hôpital», bref des assassins : «des infirmières ont dû protéger le service de réanimation».

L’interdiction de facto de la manifestation pendant ce premier mai 2020 a permis à la police de verbaliser de 135 euros les quelques naïfs, qui croyaient que le port d’un masque et le respect de la prétendue «distanciation sociale» (celle des prolétaires d’avec les bourgeois?) offriraient une « démocratique » protection «républicaine».

On dit que Monsieur Valls, ancien premier flic socialiste de France, embrasse tous les jours comme une icône le portrait de Georges Clemenceau, surnommé « Le Briseur de grèves ». Pour l’ancien socialiste Castaner, c’est une absolue évidence. S’adressant au nouveau préfet de Paris Didier Lallement, surnommé «L’Ayatollah» / « Le Psychopathe », l’actuel ministre entonna le péan en l’honneur de ce «vrai républicain» : « Votre modèle est Georges Clemenceau. La main de Clemenceau n’a jamais tremblé quand il s’agissait de se battre pour la France, la vôtre ne devra pas trembler non plus devant les réformes que vous devrez mener »[2]. Inculture générale ? M. Castaner a oublié d’entonner le péan en l’honneur de Joseph Staline qui affirma toujours que « sa main ne tremblerait jamais »…

Il faut donc «booster» la mémoire défaillante de ces «socialistes» et autres «républicains sincères» dont la principale fonction est de chloroformer les ouvriers par de beaux discours, et si cela ne suffit pas, de les cogner à terre jusqu’au sang.

Le lointain ancêtre de M. Castagner, le «radical républicain» Clemenceau, nommé ministre de l’intérieur, fit venir à Paris, pour le 1er mai 1906, 45.000 hommes de troupe, tout en arrêtant de façon préventive de nombreux dirigeants de la GGT alors syndicaliste-révolutionnaire (860 arrestations). Il n’y eut pas de morts parmi les manifestants, mais un très grand nombre de blessés (peut-être 100).

L’icône des actuels premiers flics de France ne tremblait pas devant le corps des victimes ouvrières. En  juillet 1907, deux manifestants furenttués à Raon-l’Etape. En juin 1908, à Vigneux, les gendarmes ouvrirent le feu sur des grévistes, confinés dans leur permanence !, en tuant deux d’entre eux et en en blessant une dizaine. Le 30 juillet 1908, à Villeneuve-Saint-Georges, les dragons chargèrent 400 manifestants, en tuant quatre et en blessant une centaine. Dans la foulée, Clemenceau fit arrêter tout l’état-major de la CGT, dont Victor Griffuelhes.

Anticipant les interdictions de Premier mai (1954-1967; 2020), il y eut celle de 1919 : Clemenceau, devenu président du conseil, interdit la manifestation.  Un jeune ouvrier électricien de 18 ans, membre du syndicat des producteurs d’énergie, Charles Lorne, tombe sous les coups de la police lors de ce 1er mai à Paris. Ses obsèques au Père-Lachaise furent suivies par des dizaines de milliers de travailleurs. Cela ne traduisait-il pas, de façon exemplaire, «l’esprit du 1er mai, cet esprit de solidarité entre les travailleurs», célébré par le Président M… ?

Ce Président, à la verve joyeuse, fort de son nous de majesté, aime fêter lui aussi –à sa manière, depuis 2018 – « la journée internationale des travailleurs». Puisqu’il s’aventure sur le terrain de l’Internationale et non celui de la nation – celui de sa classe dominante –, c’est l’occasion de rappeler que, dans de nombreux pays, cette « fête joyeuse et chamailleuse » signifie pour bien des travailleurs se faire tirer comme des lapins par la police – et l’armée, s’il le faut.

Dans un pays comme l’Allemagne, en 1929, quand la social-démocratie (le « socialisme » du PS dont viennent les cadres de la République en Marche) était au pouvoir, le 1er mai fut un bain de sang délibéré. Comme en France, en 2020, la manifestation dans la capitale avait été interdite. Régnaient alors Carl Severing, ministre de l’intérieur du Reich, qui avait démontré tous ses talents lors de la répression des ouvriers insurgés de la Ruhr en mars 1920, ainsi que Karl Zörgiebel, préfet de police de Berlin, et Albert Grzesinski, ministre prussien de l’intérieur. Tous ces dignes représentants de l’ordre bourgeois étaient « socialistes »…

Seuls le SPD et les syndicats « socialistes » s’étaient soumis à l'interdiction des manifestations et tinrent donc leurs rassemblements confinés dans des salles.  Mal leur en prit parfois. Max Gmeinhardt, membre du SPD et de la Reichsbanner, fut  abattu par un policier parce qu’il n'avait pas immédiatement donné suite à la demande de fermeture de la fenêtre de son appartement : «Zu Hause bleiben ! » (Restez confinés). Face à l’érection de barricades, la police – dont beaucoup avaient leur carte du SPD – utilisa des véhicules blindés munis de mitrailleuses. La police ne voulut pas s’abaisser à enlever les drapeaux rouges, très nombreux sur les immeubles d'habitation, elle se contenta de tirer sans sommation.

Le 2 mai 1929, le KPD appela à des grèves massives pour protester contre les violences policières, mais qui furent peu suivies. La violence de l’État, alors social-démocrate, s’en donna à cœur joie : les 2 et 3 mai, la police mit en état de siège tous les quartiers ouvriers, perquisitionna les appartements en procédant à de nombreuses arrestations arbitraires. Les véhicules blindés équipés de mitrailleuses, bijou de technologie, furent à nouveau utilisés et plusieurs ouvriers furent froidement assassinés. La Rote Fahne, organe central du KPD, devenu stalinien, fut interdite pendant sept semaines. Sort de beaucoup de journalistes de par le monde, quand ils font face à la police, le 3 mai 1929, un journaliste néo-zélandais Charles Mackay,  fut abattu par la police, pour ne pas avoir respecté le confinement, appelé jadis couvre-feu. Au total, 33 civils furent tués au cours de ce premier mai sanglant, 198 ont été blessés. La police fit merveille : elle utilisa environ 11.000 cartouches de munitions.

Mais tout cela est du passé ! diront tous ces «socialistes» reconvertis dans le business de la droite libérale (La République en marche). Nous sommes maintenant «le nouveau monde» qui laisse loin derrière lui «l’ancien monde» du passé. Ce genre de discours n’est pas une géniale invention du parti présidentiel, il trouva une place de choix dans la rhétorique de Mussolini qui claironnait en 1936, à la fin de la guerre d’Éthiopie : «À nous d’enterrer le passé en l’embaumant, à nous d’anticiper l’avenir»[3].

Le premier 2021 sera-t-il donc « joyeux et chamailleur », avec la levée de l’état d’urgence appelé par euphémisme « confinement ». On peut en douter. Le pouvoir d’État se montre totalement décomplexé dans la répression, par une surveillance généralisée, se traduisant par l’établissement de listes arbitraires de suspects.

On apprend dans Le Monde du 2 mai qu’un projet de loi devrait prolonger l’état d’urgence sanitaire de deux mois, jusqu’au 23 juillet. Des dispositions sont prévues pour la création d’un fichage des malades, et même des personnes « susceptibles d’être infectées par le virus » ( ?). Suspects. Il s’agit bien de constituer une loi des suspects, dans le sillage des ordonnances du 27 mars constatant la prolongation de la détention provisoire, pour tout motif arbitraire, sans passage devant un juge et le soutien d’avocats mis au chômage par la fermeture des tribunaux, tout cela par voie de circulaire (oukase dans la Russie tsariste) et de courriel[4].

Le «nouveau monde» de la classe dirigeante et possédante (française ou autre, peu nous importe) est bien celui d’un despotisme d’État, blindé et sans fards inutiles. Comme le souligne sur son blog le philosophe italien Giorgio Agamben :

De toute part on entend aujourd’hui formuler l’hypothèse que, en réalité, nous sommes en train de vivre la fin d’un monde, celui des démocraties bourgeoises, fondées sur les droits, les parlements et la séparation des pouvoirs, cédant la place à un nouveau despotisme, qui, quant à l’omniprésence des contrôles et l’arrêt de toute activité politique, sera pire que les totalitarismes que nous avons connus jusqu’à présent. Les politologues américains l’appellent Security State, c’est-à-dire un État dans lequel, pour «raisons de sécurité»… l’on peut imposer n’importe quelles limites aux libertés individuelles[5].

De la Chine capitaliste aux USA, de la Russie à la France et à l’Italie, en passant par la Grande-Bretagne, c’est un contrôle absolu qui est mis en place, visant le seul ennemi que peuvent avoir les classes possédantes : le prolétariat. Et ce contrôle par traçage (tracking) ou vidéo-surveillance, plus «scientifique» que jamais, exauce les rêves les plus fous des féroces dictatures capitalistes du passé :

Et le contrôle qui vient s’exercer au moyen de caméras de vidéosurveillance et maintenant, comme il a été proposé, avec les téléphones portables, excède de très loin toute forme de contrôle exercée sous des régimes totalitaires comme le fascisme et le nazisme[6].

Dans le pays «gaulois» des premiers mai «joyeux et chamailleurs», la moindre contestation sociale du régime en place, même depuis les balcons d’immeuble, peut leur valoir d’être traduits en justice :

Le déploiement de banderoles outrepassant la liberté d’expression politique et sociale sera constaté par la police et, le cas échéant, transmis au parquet qui décidera des suites à donner[7].

La presse au service du Capital fait la grimace devant le fusible de secours, le web où s’exprime la contestation virtuelle :

Internet remplace la rue. Depuis le début de l’épidémie, l’activité physique a cédé le pas à une multiplication d’actions numériques et dématérialisées[8]

Le pouvoir, par la voix de sa police, incite maintenant  dénoncer sur  la plateforme Pharos du ministère de l’Intérieur « les contenus délictuels détectés lors de leur navigation sur les réseaux». À défaut des Jeux olympiques de Tokyo, reportés pour cause de coronavirus, faudrait-il suggérer aux instances olympiques que soient organisées des Olympiades du Mouchardage, où ce ne seraient peut-être pas la Chine et la Russie, capitalistes ‘psychorigides’, qui remporteraient les médailles d’or et d’argent ?

Dans un an, au rendez-vous du premier mai « joyeux et parfois chamailleur », le pouvoir en place – après le retour à la «normale normalité» du capitalisme, fait de chômage massif, d’attaques contre les salaires, d’élévation massive de la productivité, de contrôle policier renforcé  de la société – annoncera-t-il joyeusement :

La vie est devenue meilleure… la vie est devenue plus joyeuse. Et quand on a de la joie à vivre, le travail va bon train. D’où les normes de rendement élevées[9].

Il faut garder espoir que les prolétaires, dans ce pays comme ailleurs, trouveront les réponses qui s’imposent face à cette arrogance de la classe capitaliste, qui écrase, sans galéjades inutiles, tous ceux qui sont en dessous, exploités et écrasés, les «invisibles» troglodytes du système.

 

                                                                                                  Karlchen.

 

 

 

 

 

 

 

* Rubrique tweets, La Croix, premier mai 2020.

** Avec un peu d’imagination, on peut aisément donner sens à ce mystérieux M… La lecture de la P… respectueuse de Jean-Paul Sartre peut constituer un indice. Cette pièce est bien contemporaine puisqu’il est question d’une classe dominante qui agit au nom du «bien commun» et se trouve une majorité, seulement soucieuse de sa survie, sans s’interroger sur les actes qu’on lui impose.

[1] Le Monde, 2 mai 2017.

[2] Marianne, 21 mars 2019.

[3] Discours de Benito Mussolini, prononcé à Milan, le 10 novembre 1936.

[4] Raphaël Kempf, «Et le gouvernement décida de confiner les libertés», Le Monde diplomatique, mai 2020.

[5] Giorgio Agamben, “Nouvelles réflexions” : https://www.quodlibet.it/giorgio-agamben-nuove-riflessioni. Texte publié dans Lundimatin, 1er mai 2020.

[6] Ibid.

[7] «Banderoles aux fenêtres pour le 1er mai, attention à ce que vous écrivez», La Voix du Nord, 2 mai 2020.

[8] Le Figaro, 29 avril 2020.

[9] Joseph Staline, Discours prononcé à la première conférence des stakhanovistes de l'URSS, 17 novembre 1935.

Premier mai 1929 à Berlin. Les schupos tirent à balles réelles sur les fenêtres couvertes de drapeaux rouges.

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Joyeusetés du glorieux Président M...

 «Vous n’allez pas me faire peur avec votre tee-shirt. La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler» (27 mai 2016)

« Une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». (29 juin 2017)

Sermon à un jeune chômeur visitant l’Elysée : « Je traverse la rue et je vous en trouve du travail » (sept. 2018, journée du patrimoine).

Vincent Van Gogh, février 1890, La cour de prison, où sont confinés les prisonniers qui se dégourdissent les jambes. Une ronde sans fins.

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Après le "déconfinement"... le tracking

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