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théorie politique

Commentaires sur l’article de Bordiga (1965) à propos de l’insurrection noire aux USAco

Publié le 8 Juillet 2020 par PB/Pantopolis

Années 1970 : luttes sociales, Noirs et Blancs, des ouvriers des usines automobiles de Detroit (Michigan)

Années 1970 : luttes sociales, Noirs et Blancs, des ouvriers des usines automobiles de Detroit (Michigan)

La vision du gauchisme identitaire, national et racial-populiste! - Pour l'internationalisme : toutes les femmes et hommes naissent ou deviennent esclaves du capital et absolument inégales et inégaux face au système d'exploitation!

La vision du gauchisme identitaire, national et racial-populiste! - Pour l'internationalisme : toutes les femmes et hommes naissent ou deviennent esclaves du capital et absolument inégales et inégaux face au système d'exploitation!

Commentaires sur l’article de Bordiga (1965)

à propos de l’insurrection noire aux USA

 

Race ou classe ?

Cet article de Bordiga publié à l’été 1965 au moment des émeutes de jeunes Noirs à Watts (Los Angeles) traduit une évolution remarquable du chef du mouvement dit «bordiguiste». Bordiga s’est toujours réclamé des thèses de Bakou du Komintern de septembre 1920 proclamant l’indispensable lutte des peuples de couleur contre l’impérialisme « blanc » anglo-saxon, français, italien, etc. Cela le conduira en 1953 à proclamer l’ouverture d’un nouveau cycle « d’une lutte pour la liberté, l’indépendance et la patrie », exactement comme au XIXe siècle en Europe, bref de luttes clairement bourgeoises, visant non à abolir la domination du capitalisme sur terre mais à la renforcer, par l’adjonction de nouveaux bataillons du Capital, de « race » non blanche. Ce qui conduisait à un abandon des frontières en les classes quelle que soit la « race » et la couleur de peau (y compris cette surprenante « découverte scientifique » d’une « race » polychromique : la «race» olivâtre !) :

Il suffit de constater que dans les pays d’outre-mer vivent d’immenses collectivités humaines jaunes, noires et olivâtres, réveillées par le fracas du machinisme capitaliste : elles semblent ouvrir le cycle d’une lutte pour la liberté, l’indépendance et la patrie, comme celle dont s’enivraient nos grands-parents (sic), mais elles constituent en fait un facteur majeur favorisant l’antagonisme des classes que la société actuelle porte en son sein, et qui éclatera demain avec d’autant plus de force ardente qu’il aura été trop longtemps étouffé[1].

Bordiga, en 1965, place les émeutes noires dans l’Empire du capital dans un contexte de reprise des luttes ouvrières annonciatrices d’une nouvelle ère de combats (ce sera le settantotto). Watts est un «brûlant épisode d’une colère, non pas vaguement populaire, mais prolétarienne». L’ancien chef du parti communiste italien va même plus loin : il voit dans les émeutiers les dignes successeurs de ceux qui (des « blancs » à l’époque !) se «lancèrent à l’assaut du ciel» lors de la Commune de Paris et  lors de celle de Petrograd, fossoyeurs des mythes de l’ordre, de l’intérêt national, des guerres civilisatrices, et annonciateurs d’une civilisation enfin humaine ».

On ne pouvait être plus clair : quelle que soit la « race », c’est l’appartenance à la classe prolétarienne qui est de loin la plus décisive pour mettre fin au monstrueux système capitaliste !

Au printemps 1968, après les émeutes noires qui suivent l’assassinat de Martin Luther King, la presse « bordiguiste » – orpheline de la plume de Bordiga, handicapé par la maladie) – n’accorde pas le moindre soutien au Black Power et se garde de faire une aveugle apologie de l’émeute, par nature opposée à la vraie «violence prolétarienne». La tendance « Programme communiste » rejette avec la dernière énergie tout soutien au «racisme noir révolutionnaire». L’idéologie qui inspire le racisme blanc comme le racisme noir est celle du nationalisme bourgeois le plus antirévolutionnaire :

  • L’apport indéniable du mouvement noir est qu’il a su retrouver, sous des formes encore infantiles, les méthodes violentes, méthodes qui seront celles de la révolution prolétarienne… Il est … ridicule d’opposer à un racisme blanc réactionnaire un racisme noir révolutionnaire ! Leur nature et surtout l’idéologie qui les secrète sont identiques[2].

Par la suite, les «programmistes», surtout après 1973, s’opposent toute idée d’un front de classe ouvriers blancs-ouvriers noirs dans des pays comme l’Afrique du Sud, dominée par l’apartheid. Le prolétariat blanc était jugé et condamné in absentia comme totalement vendu à « sa » bourgeoisie blanche au point d’être considérés comme des mercenaires du Capital. On pouvait ainsi lire dans Le Prolétaire, journal en français des « programmiste », avant la chute même du régime de l’apartheid, cette condamnation à mort du « prolétariat blanc » considéré comme « ennemi de classe » :

  • Il faut… repousser la méthode de ceux qui appellent de façon abstraite à l’unité entre prolétaires blancs et noirs et qui en font la condition pour qu’on puisse parler de lutte de classe en Afrique du Sud. Cela reviendrait à repousser sine die une bataille de classe… (le prolétariat blanc) doit être considéré comme un ennemi non seulement du prolétariat noir mais de la lutte de classe elle-même dans toute la région[3].

Comme les militants restés fidèles à la gauche communiste internationale (issus de la gauche italienne et surtout germano-hollandaise), les descendants internationalistes de Bordiga aujourd’hui maintiennent une position très ferme vis-à-vis du mouvement populiste Blacks lives matter (BLM), qui partant de l’idée juste qu’il faut se protéger contre le pouvoir du capitalisme et de sa police blanche, en appelle à une alliance interclassiste où il s’agit non de détruire l’appareil d’État du capital mais de faire une place au soleil au petit capital « noir » et à ses couches petites-bourgeoises, sur le dos évidemment du prolétariat noir, viscéralement hostile au pouvoir capitaliste, qu’il soit « blanc » ou « noir » :

  • Mais quelles sont ces revendications ? On peut lire sur le site de Black Lives Matter : « La mission est d’éradiquer la suprématie blanche et de renforcer le pouvoir local pour intervenir dans la violence infligée aux communautés noires par l’État et ses agents. En luttant et en réagissant à la violence, en faisant place à l’imagination et à l’innovation des Noirs et en plaçant au centre la joie (sic) des Noirs, nous obtenons des améliorations immédiates dans nos vies».
  • Ici, les communautés noires, dans leur totalité a-classiste, sont appelées à se défendre contre les attaques de la « suprématie blanche ». C’est un mouvement interclassiste, donc bourgeois, expression d’une minorité raciale persécutée, des bourgeois qui veulent que leur petite part de pouvoir local soit reconnue par l’État blanc, sans être discriminés ou massacrés par la police.
  • Le BLM a donc peu à offrir au prolétariat noir, si ce n’est « l’imagination et l’innovation » [… soutien aux entreprises et aux petites entreprises appartenant à des Afro-Américains].
  • […]
  • Des multinationales des médias, Apple, Nike, Adidas et autres, ont récemment fait des promesses d’investissement à long terme dans les communautés noires où elles brandissent le drapeau du progressisme antiraciste en échange de bonnes affaires.

[…][4]

Dans cet article remarquable de Il partito comunista de Florence, manque cependant une dénonciation bien sentie de l’idéologie « gauchiste » contemporaine, présente dans les groupes « trotskystes», « anarchistes », ceux de la « gauche populiste », l’idéologie du « privilège pigmentaire blanc », y compris chez les plus damnés de la terre blancs…

Cette idéologie, présente déjà dans l’article du Prolétaire, cité supra, va jusqu’à opposer les ouvriers blancs et noirs comme s’ils étaient membres de deux armées opposées. On peut lire ainsi dans un essai récent, reprenant une vieille analyse (1975) de Theodor W. Allen :

[Theodore W. Allen] écrivit : « l’attaque que subit l’ouvrier noir est l’autre face du privilège de l’ouvrier blanc. Attendre de l’ouvrier blanc qu’il s’oppose à l’attaque contre le Nègre, c’est lui demander d’agir à l’encontre de ses intérêts»[5].

Cette idéologie créant une « ligne de couleur », un mur de race pour mieux effacer les tranchées de classe (prolétariat contre bourgeoisie), est devenue particulièrement en vogue dans un pays comme la France depuis au moins 2010. En 2013, parut un livre, notablement influencé par le (volontaire) confusionnisme tous azimuts du NPA, qui promeut une bouillabaisse indigeste d’« islamogauchisme» antiblanc, qui fleure bon l’antisémitisme. On peut lire, par exemple, que les « juifs » contemporains auraient cessé d’être les victimes du racisme et se seraient « blanchis » (sic) en devenant des « oppresseurs » à la tête de l’État israélien, oubliant de marteler cette vérité élémentaire que dans tout État il existe deux classes fondamentales antagonistes : le prolétariat et la bourgeoisie, la petite-bourgeoisie choisissant toujours le camp du Capital. On peut lire ainsi sous la plume de l’historien trotskyste Enzo Traverso que l’opprimé n’est plus le prolétaire, qu’il soit juif ou non-juif, clair ou foncé de peau, mais l’ex-colonisé :

  • L’outsider interne n’est plus le juif : il est maintenant l’Arabe et le Noir, c’est-à-dire l’ex-colonisé résidant en métropole et devenu citoyen français[6].

Dans cette nouvelle saga concoctée par le camp «gauchiste», s’affrontent en une lutte à mort le « camp décolonial » non-blanc et le « camp colonial » blanc ou idéologiquement blanchi, toujours « privilégié ». L’essayiste Pierre Tevanian écrit ainsi :

  • Les Blancs sont… malades d’une maladie qui s’appelle le racisme et qui les affecte tous, sur des modes différents même… lorsqu’ils ne sont pas racistes… Être blanc, c’est être élevé dans cette double imposture : le bénéfice d’un privilège et la dénégation de ce privilège[7].

Tant de stupidité, qui fait absolument fi de l’histoire, laisse sans voix. Le normalien Pierre Tevanian, qui est d’origine arménienne, est-il stupide ou frappé définitivement de la maladie d’Alzheimer, au point d’oublier que les Turcs blancs de l’Empire ottoman ont été les premiers à pratiquer à grande échelle le génocide contre d’autres « Blancs » : les Arméniens ? Était-ce cela le «privilège blanc» des Arméniens : se faire massacrer par d’autres « Blancs », le pouvoir «blanc» musulman à la tête d’un immense empire colonial oppresseur de tous les peuples soumis à son joug et ardent propagateur de l’esclavage ?

Bordiga et le racisme blanc antiblanc

Dans le même article de Bordiga est justement évoqué le racisme à l’italienne qui oppose les bons « blancs » proprets du Capital nordiste aux mauvais « blancs » du Mezzogiorno, stigmatisés comme terroni ou cafoni (cul-terreux), alors qu’ils sont des « parias sans travail, sans pain, sans-réserves », cette armée industrielle de réserve qui viendra peupler les usines du Nord et s’entassera dans d’immondes « coree » (taudis).

Bordiga, un pur Napolitain, savait de quoi il parlait. Néanmoins, il ne faisait qu’effleurer ce problème de racisme bourgeois contre les pauvres sans-réserves migrant du Sud au Nord, un problème qui remontait à l’unification au XIXe siècle. Faut-il rappeler que les idéologues de la bourgeoisie italienne du Nord ont transformé les sans-réserves du Mezzogiorno en « race inférieure » ? Pour des « anthropologues » et « criminologues », comme Cesare Lombroso et Alfredo Niceforo, les Méridionaux  sont des «sauvages», une « race maudite », des descendants d’une « civilisation barbare » antagoniste de la « civilisation du Nord » (Celle-ci n’était donc plus d’origine lombarde germanique ?). Certains idéologues ajoutèrent même que les Méridionaux étaient des «bêtes sauvages» et des «cannibales», en particulier les Calabrais[8]

Ce racisme anti-méridional s’est jumelé, à partir des années 1980, avec le racisme anti-immigrés,  alors que le capital italien profitait de l’importation d’une main-d’œuvre très bon marché lui permettant d’amasser de substantiels profits. Les partis politiques d’extrême droite, comme la Ligue lombarde du nord, animée par Bossi et transformée par Salvini, firent leurs choux gras électoraux de ce racisme anti-méridional et anti-immigrés (qu’il soit « blanc » albanais ou maroquin, africain noir ou chinois « jaune » comme en Toscane, à Prato). La petite-bourgeoisie vota alors pour Umberti Bossi, puis pour Matteo Salvini, tandis que le capitalisme – industriel et/ou mafieux – qui finançait entre autres la nauséabonde officine de Bossi profitait largement de l’exploitation sauvage des immigrés de toute origine, « blancs », « noirs », « jaunes », etc.

Pour donner une idée de la violence idéologique du racisme développé par le Capital italien, il suffit de lire cette prose du ministre Roberto Calderoli (2008-2011), dirigeant de la Ligue du Nord, où les Napolitains sont comparés à des rats d’égout qui devraient être dératisés, c’est-à-dire anéantis :

  • Les égouts doivent être assainis et vu que Naples est devenu un égout, il faut éliminer tous les rats, par n’importe quel moyen, et ne pas faire semblant de le faire sous prétexte que même les rats votent[9].

C’est le même Calderoli qui comparera en juillet 2013 la ministre de l’Intégration (d’origine congolaise) Cécile Kyenge à un orang-outang…

 

*

*     *

Cet article de Bordiga permet de rappeler des vérités élémentaires pour tous les internationalistes qui sont restent bec et ongles attachés à la défense de leur classe internationale, le prolétariat, quelle que soit sa couleur de peau, sa prétendue « race », son degré culturel, les frontières nationales dans lesquelles il est enfermé.

La défense intransigeante de la lutte pour l’émancipation du prolétariat passe non seulement par le rejet absolu de toute forme de racisme, de couleur ou non, de tout nationalisme, mais par l’affirmation limpide que :

  • L’émancipation des damnés de la terre, des exploités des cinq continents,  se traduira nécessairement par la chute de tous les murs édifiés par la « civilisation du capital », qu’ils soient sociaux, raciaux, religieux et nationaux. Pour cela, le prolétariat devra prendre mondialement le pouvoir sur les ruines de tous les États capitalistes, capitalistes libéraux ou prétendus « communistes » ;
  • Le prolétariat, dans son combat à mort contre le capital, se heurtera non seulement à la bourgeoisie mais à la petite-bourgeoisie, quelle que soit sa couleur de peau et sa religion, cette classe parasitaire qui a tout intérêt à maintenir le système d’exploitation en place pour se faire sa place à l’ombre de ce dernier, espérant tirer une part maximale de la plus-value extraite de l’exploitation du prolétariat. Dans la rage et la fureur, qui peuvent la faire adhérer à des mouvements extrêmes national-populistes et/ou fascistes, elle entend bien profiter le plus largement et le plus longtemps possible du système, quitte à encourager la sauvagerie, voire le génocide.

 

PB/Pantopolis, 8 juillet 2020.

 

[1] (Bordiga) «Pressione ‘razziale’ al contadiname, pressione classista dei popoli colorati» [Pression raciale sur la paysannerie, pression de classe chez les peuples de couleur], Il programma comunista n° 14, 23 juillet-24 août 1953, p. 3 et 4. Republié sous le nom de l’auteur : Amadeo Bordiga, I fattori di razza e nazione nella teoria marxista, Iskra Edizioni, Milan, juin 1976. Cette suite de textes est le produit de la réunion des 30 et 31 août 1953 du «Parti»-groupe à Trieste, où Bordiga intervint longtemps sur la question raciale et nationale. (En gras : souligné par nous.)

[2] «Violence sans théorie et théorie sans violence», Le Prolétaire n° 54, mai 1968, p. 1 et 4.

[3] «L’Afrique du Sud dans la perspective marxiste», Le Prolétaire n° 394, déc. 1987-janv. 1988, p. 6 et 7 (souligné par l’éditeur Pantopolis).

[4] Il partito comunista, organe du Parti communiste international, Florence, juin 2020.

[5] Reni Eddo-Lodge, Le Racisme est un problème de Blancs, Autrement, septembre 2018 (traduit de l’anglais).

[6] Enzo Traverso, « Les juifs et la ligne de couleur », in Sylvie Laurent et Thierry Leclère (dir.), De quelle couleur sont les Blancs ?, La Découverte, Paris, 2013, p. 253-261.

[7] Pierre Tevanian, «Réflexions sur le privilège blanc», in Sylvie Laurent et Thierry Leclère (dir.), op. cit.

[8] Clara Gallini, « Mises en scène du racisme italien », Terrain, n° 17, p. 105 à 119, 1991 (https://journals.openedition.org/terrain/3017).

[9] Dario Onana, « Les ressorts du racisme en Italie : entre passé colonial, ignorance et idéologie néofasciste », mai 2020 (https://www.village-justice.com/articles/les-ressorts-racisme-italie-entre-passe-colonial-ignorance-ideologie,32632.html).

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