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théorie politique

La colère «noire» a ébranlé les piliers vermoulus de la «civilisation» bourgeoise et démocratique

Publié le 3 Juillet 2020 par Bordiga/Pantopolis

Nous donnons ici cette traduction éditée, de l'italien en français, d'un texte anonyme de Borda, datant d'août 1965, en hommage à l'insurrection des Noirs américains en Californie (Los Angeles), dont la conclusion est la suivante :

"La «révolte noire» de Californie interpelle tous ceux qui, drogués par l’opium démocratique et réformiste et dépourvus de mémoire, se sont assoupis dans le rêve illusoire du « bien-être ». Cette «révolte noire» n’est ni lointaine ni exotique, elle est présente parmi nous, certes immature et battue, mais annonciatrice de victoire!"

Notre commentaire à ce texte suivra sous peu.

Pantopolis/PB

Emeutes de Watts (Los Angeles), 1965.

Emeutes de Watts (Los Angeles), 1965.

Amadeo Bordiga (juillet 1965)

 

La colère «noire» a ébranlé les piliers vermoulus de la «civilisation» bourgeoise et démocratique*

 

Avant que, une fois passée l’averse de la «révolte noire» en Californie, le conformisme international ensevelisse l’événement «embarrassant» sous un épais manteau de silence ! Lorsque les bourgeois «éclairés» cherchaient encore anxieusement à découvrir les «mystérieuses» causes qui avaient entravé là-bas le fonctionnement «régulier et pacifique» du mécanisme démocratique, quelque observateur des deux rives de l’Atlantique se consolait en rappelant qu’après tout, les explosions de violence collective des «gens de couleur» ne sont pas une nouveauté en Amérique et que, par exemple, une explosion tout aussi grave secoua Detroit en 1943, sans qu’elle ait eu de suite[1].

Mais quelque chose de profondément nouveau a émergé dans ce brûlant épisode de colère, non pas vaguement populaire, mais prolétarienne, pour qui l’a suivi non avec une froide objectivité, mais avec passion et espoir. Et c’est ce qui nous fait dire : la révolte noire a été écrasée; vive la révolte noire!

La nouveauté – dans l’histoire des luttes d’émancipation des salariés et précaires noirs, et non dans l’histoire des luttes de classe en général – c’est la coïncidence quasi parfaite entre la pompeuse et rhétorique promulgation présidentielle des droits politiques et civiques[2], et le déchainement d’une furie subversive, anonyme, collective et «incivique» de la part des «bénéficiaires» d’un geste «magnanime»; entre l’énième tentative d’allécher l’esclave meurtri avec une misérable carotte qui ne coûte rien, et le refus instinctif et immédiat de ce dernier de se laisser bander les yeux et de courber encore l’échine.

Avec rudesse, sans recevoir d’instruction de quiconque – ni de leurs leaders plus gandhistes que Gandhi; ni du «communisme» à la sauce soviétique qui (comme s’est empressé de le rappeler L’Unità**) rejette et condamne la violence –, mais formés à la dure école de la vie sociale, les Noirs de Californie ont crié à la face du monde, sans en avoir la conscience théorique, sans avoir besoin de s’exprimer dans un langage châtié, mais en clamant dans le feu de l’action cette limpide et terrible vérité : l’égalité juridique et politique n’est rien tant que subsiste l’inégalité économique; il est possible d’y mettre fin, non par des lois, des décrets, des prêches ou des homélies, mais seulement en renversant par la force les fondements d’une société divisée en classes. C’est cette brusque déchirure du voile des fictions juridiques et des hypocrisies démocratiques, qui a déconcerté et ne pouvait que déconcerter les bourgeois; c’est elle qui a enthousiasmé les marxistes; c’est elle qui doit faire réfléchir les prolétaires assoupis dans le cocon factice des métropoles d’un capitalisme ayant historiquement revêtu une peau blanche.

Quand le Nord-Américain, déjà engagé sur les rails du capitalisme développé, lança une croisade pour la suppression de l’esclavage régnant dans le Sud, il ne le fit pas pour des raisons humanitaires, ou par respect envers les éternels principes de 1789, mais parce qu’il fallait déraciner une économie patriarcale précapitaliste, et en «libérer» la force de travail afin qu’elle devienne un gigantesque réservoir pour l’avide monstre capitaliste. Dès avant la Guerre de sécession, le Nord encourageait la fuite des esclaves des plantations sudistes, trop alléché qu’il était par une main-d’œuvre qui se serait offerte à vil prix sur le marché du travail et qui, en plus de cet avantage direct, lui aurait permis de diminuer la paye de la force de travail déjà salariée, ou au moins de ne pas la laisser augmenter. Pendant et après cette guerre, le processus s’accéléra rapidement, en se généralisant.

C’était une étape historiquement nécessaire pour s’affranchir des limites d’une économie ultra-arriérée; et le marxisme le salua, sans ignorer que «libérée» dans le Sud, la main-d’œuvre noire allait affronter dans le Nord un mécanisme d’exploitation bien huilé, et sous certains aspects, bien plus féroce. Dans la phraséologie du Capital, le «bon nègre» serait libre d’apporter sa peau sur le marché du travail pour se la faire tanner : libéré des chaînes de l’esclavage sudiste, mais aussi du bouclier protecteur d’une économie et d’une société fondée sur des rapports personnels et humains, plutôt qu’impersonnels et inhumains[3]; libre, c’est-à-dire seul, nu et sans défense.

Et en réalité l’esclave ayant fui vers le Nord se rendit compte qu’il n’était pas moins qu’auparavant dans un état d’infériorité; parce que moins payé; parce que privé de qualification professionnelle; parce qu’enfermé dans de nouveaux ghettos en tant que soldat d’une armée industrielle de réserve et en tant que menace potentielle de désagrégation du tissu conjonctif du régime de la propriété privée; parce que discriminé et soumis à la ségrégation comme celui qui ne doit pas se sentir être humain mais bête de somme, et en tant que tel doit se vendre au premier offrant sans demander ni plus ni mieux.

Aujourd’hui, un siècle après sa prétendue «émancipation», le Noir se voit reconnaître par la loi la «plénitude» de ses droits civiques alors que son revenu moyen est très inférieur à celui de son concitoyen blanc : son salaire ne représente que la moitié de son frère à peau blanche, la paye de sa compagne est le tiers de la compagne de celui-ci; alors que les métropoles dorées des affaires l’enferment dans des ghettos repoussants de misère, de maladie, d’insécurité, l’isolant derrière d’invisibles barrières de préjugés et de règlements de police; alors que le chômage que l’hypocrisie bourgeoise appelle «technologique» (pour dire qu’il s’agit d’une «fatalité», du prix à payer pour emprunter la voie du progrès, que ce n’est pas la faute de la société actuelle), frappe en plus grand nombre ses frères de race, parce qu’ils font partie de cette catégorie de simples ouvriers ou sous-prolétaires voués aux tâches les plus pénibles et les plus sales; alors que, sur les champs de bataille, il est l’égal de son compagnon d’armes blanc, il ne l’est plus du tout face au policier, au juge, à l’agent du fisc, au patron d’usine, au bonze syndical, au propriétaire de son taudis.

Et il est également indéniable – et incompréhensible pour des esprits tordus – que sa révolte a éclaté dans cette Californie où le salaire moyen des Noirs est plus élevé que dans l’Est; mais c’est précisément dans cette région de boom capitaliste et de prétendu «bien-être» que la disparité de traitement selon la couleur de peau est la plus forte; c’est précisément là que le ghetto, déjà verrouillé le long de la côte atlantique, se referme rapidement en présence de l’étalage obscène de luxe, de gaspillage, de dolce vita de la classe dominante – qui est blanche!

C’est contre l’hypocrisie d’un égalitarisme jésuitiquement inscrit dans la loi, mais nié par la réalité d’une société minée au plus profond par les antagonismes de classe, que la colère noire s’est hardiment insurgée; de la même façon qu’explose la colère des prolétaires blancs follement attirés et entassés dans les nouveaux centres industriels du capitalisme avancé, entassés dans les bidonvilles, les taudis, les masures de la très chrétienne société bourgeoise où ils sont «libres» de vendre leurs force de travail pour... ne pas mourir de faim; de la même façon qu’explosera toujours la sainte furie des classes dominées et, comme si cela ne suffisait pas, méprisées et calomniées!

«Révolte préméditée» contre le respect de la loi, les droits du voisin et le maintien de l’ordre!» s’est exclamé le cardinal de Notre Sainte-Mère l’Église, McIntyre[4], comme si le nouvel esclave-sans-chaînes-aux chevilles avait un motif de respecter une loi qui le courbe face contre terre et le maintient à genoux; ou que, «voisin» des Blancs, il ait jamais constaté avoir des «droits», ou qu’il ait pu voir dans cette société basée sur le triple mensonge de liberté, égalité, fraternité, autre chose que le désordre élevé au niveau d’un principe.

«Les droits ne se conquièrent pas par la violence», s’est écrié le président [Lyndon] Johnson[5]. Mensonge ! Les Noirs se souviennent, ne serait-ce que pour l’avoir entendu dire, que les Blancs ont dû mener une longue guerre pour conquérir les droits que leur refusait la métropole anglaise; ils savent que Noirs et Blancs, temporairement unis, ont dû mener une guerre encore plus longue pour obtenir l’apparence d’une «émancipation» encore impalpable et lointaine; ils voient et ressentent tous les jours la rhétorique chauvine exalter l’extermination des peaux-rouges, la marche des «pères fondateurs» vers des terres et des «droits» nouveaux et la rude brutalité des pionniers de l’Ouest, «rachetée» à la civilisation par la Bible et l’Alcool. Qu’est-ce tout cela sinon de la violence?

Obscurément, les Noirs ont compris qu’il n’y a pas de problèmes dans l’histoire américaine, comme dans celle de tous les pays, qui n’ait été résolu par la force; qu’il n’y a pas de droit qui ne soit la résultante de confrontations, parfois sanglantes, toujours violentes, entre les forces du passé et celles de l’avenir.

Cent années d’attente pacifique de magnanimes concessions par les Blancs ne leur ont apporté que peu de choses, excepté le peu que l’occasionnelle explosion de colère a pu arracher à la main avare et couarde du patron. Et comment a réagi le gouverneur Brown[6], défenseur des droits que les Blancs sentaient menacés par la «révolte», si ce n’est par la violence démocratique des mitraillettes, des matraques, des blindés et de l’état de siège?

Et qu’est-ce donc cela, sinon l’expérience des classes opprimées sous tous les cieux, quelle que soit la couleur de leur peau et leur origine «raciale»? Le Noir, peu importe qu’il soit un pur prolétaire ou un sous-prolétaire, qui a crié à Los Angeles : «notre guerre est ici, pas au Vietnam», n’a pas exprimé d’autre idée que celle des hommes qui se «lancèrent à l’assaut du ciel» lors de la Commune de Paris et  lors de celle de Petrograd, fossoyeurs des mythes de l’ordre, de l’intérêt national, des guerres civilisatrices, et annonciateurs d’une civilisation enfin humaine.

Que les bourgeois ne se consolent pas en pensant : ce sont des épisodes lointains qui ne nous concernent pas; chez nous, il n’y a pas de question raciale. La question raciale est aujourd’hui, de façon toujours plus évidente, une question sociale.

Faites que les chômeurs et les demi-chômeurs en haillons de notre Mezzogiorno ne trouvent plus la soupape de sécurité de l’émigration; faites qu’ils ne puissent courir se faire exploiter au-delà des frontières sacrées de la patrie [et se faire massacrer dans des désastres dus non à la fatalité, à des caprices inattendus de l’atmosphère ou, sait-on jamais, au mauvais œil, mais à la soif de profit du Capital, à sa recherche frénétique d’économies sur les coûts en matériel, moyens de transport, dispositifs de sécurité, et peut-être de futurs gains dans la reconstruction qui suit les catastrophes inévitables qui sont tout sauf imprévisibles même quand elles sont hypocritement déplorées]; faites que les bidonvilles de nos villes industrielles et de nos capitales morales (!!!) grouillent, davantage que ce n’est le cas aujourd’hui, de parias sans travail, sans pain, sans-réserves, et vous aurez un «racisme» à l’italienne, s’affichant du reste dès aujourd’hui dans les récriminations des habitants du Nord contre les cul-terreux (terroni) «sauvages» et «incultes» du Sud.

C’est la structure sociale que nous sommes condamnés à subir aujourd’hui qui suscite de telles infamies; c’est sous ses décombres qu’elles disparaîtront.

La «révolte noire» de Californie interpelle tous ceux qui, drogués par l’opium démocratique et réformiste et dépourvus de mémoire, se sont assoupis dans le rêve illusoire du « bien-être ». Cette «révolte noire» n’est ni lointaine ni exotique, elle est présente parmi nous, certes immature et battue, mais annonciatrice de victoire!

 

 

* Il programma comunista, n° 10, août 1965 (article non signé d’Amadeo Bordiga). Reprint de l’article en juin 2020 sur le site du groupe «Programma comunista» : https://www.internationalcommunistparty.org/index.php/it/326-il-programma-comunista-1960-1970/il-programma-comunista-1965/2782-la-collera-negra-ha-fatto-tremare-i-fradici-pilastri-della-civilta-borghese-e-democratica). Traduction en français : Le prolétaire, n° 515, mars-avril-mai 2015 : https://www.marxists.org/francais/bordiga/works/1965/08/bordiga_196508_watts.htm (traduction entièrement revue par l’éditeur PB).

[1] Au cours de l’été 1943, des émeutes raciales contre les ouvriers noirs éclatèrent à Detroit, Los Angeles, Mobile et Beaumont, la plupart du temps sur des questions d’emploi, face à l’immigration intérieure de travailleurs noirs venus «soutenir l’effort de guerre». Il y eut à Detroit une confrontation générale entre groupes de Blancs et de Noirs sur le long pont Belle Isle. L’émeute se répandit dans la ville. Les marins firent le coup de poing contre les Noirs. Sur les 34 personnes tuées par la police, 24 étaient noires. Autre importante émeute raciale en 1943, celle de Harlem, en août : Le 1er août 1943, un soldat afro-américain intervint lorsqu’un flic blanc tenta d’arrêter à Harlem une Afro-Américaine. Des tirs furent échangés et le soldat fut blessé par balle. La rumeur se répandit que le soldat noir était mort. L’émeute commença. Les émeutiers pillèrent des magasins, brisèrent des vitres et se battirent avec la police. Le 2 août, le maire républicain Fiorello La Guardia demanda à l’armée américaine d’intervenir et instaura le couvre-feu (note de l’éditeur). L’émeute de Los Angeles de juin 1943 est moins connue. Elle opposa des militaires blancs en permission et des pachucos (chicanos), bandes de jeunes mexicains et noirs américains, appartenant au mouvement rebelle de la sous-culture «zazoue». Elles furent déclenchées par l’agression d’un groupe de marins racistes.

[2]  Le Civil Rights Act  de 1964 déclarait illégale la discrimination reposant sur la race, la couleur, la religion, le sexe ou l’origine. Il sera suivi, du Voting Rights Act, interdisant les « discriminations raciales dans l’exercice du droit de vote ». Le texte fut adopté le 4 août 1965 par le Congrès américain et signé le 6 août par le président Lyndon B. Johnson (note de l’éditeur).

** Organe des staliniens italiens, dirigés à l’époque par Luigi Longo, qui poursuit la ligne de Palmiro Togliatti, disciple d’Antonio Gramsci, celle de  «la voie italienne au socialisme» (note de l’éditeur).

[3] Cette assertion de Bordiga sur de prétendus «rapports sociaux» «plus personnels et humains» dans le Sud esclavagiste est une interprétation abusive du marxisme, considéré comme la théorie du passage obligé d’une phase «inférieure», moins aliénée et plus «douce», à une phase «supérieure» de l’exploitation de l’homme par l’homme, culmination de l’aliénation capitaliste. Comme le remarque l’historien Davis : « ce même ‘capitalisme social’ des plantations du sud était essentiellement basé sur l’usage de la terreur. Même le plus gentil et humain des maîtres savait que seule la menace de la violence pouvait obliger les équipes d’esclaves à travailler de l’aube jusqu’au crépuscule avec, selon un témoin contemporain, ‘la discipline d’une armée régulière entraînée’. De fréquentes séances de flagellations publiques étaient là pour rappeler à chaque esclave la punition pour un travail inefficace, une conduite indisciplinée ou le refus de se plier à l’autorité d’un supérieur » (Davis, David Brion, Inhuman Bondage: The Rise and Fall of Slavery in the New World, 2006). Si on veut comparer la situation du travailleur noir, esclave avant la Guerre de sécession, puis au lendemain de sa prétendue « émancipation », vendant « librement » sa force de travail aux capitalistes, l’image mythologique : tomber de Charybde en Scylla, serait la plus exacte. De la plantation esclavagiste au goulag industriel moderne, à la sauce ultralibérale ou capitaliste d’État, une seule et même « invariance » : la totale déshumanisation et dépersonnalisation des exploités, la sauvagerie de l’exploitation sous le fouet des contremaîtres dans ce Sud idéalisé par Margaret Mitchell (Autant en emporte le vent), les balles des milices patronales, et autres agences Pinkerton, dans le Nord yankee (Note de l’éditeur).

[4] Le cardinal James Francis Aloysius McIntyre (1886-1979), descendant d’Irlandais, était fils d’un membre de la police montée de New York. Nommé cardinal en 1953 par Pie XII, hostile au communisme comme aux prêtres soutenant le Mouvement noir des droits civiques, il qualifia les émeutiers « d’inhumains, quasiment bestiaux » et soutint le chef raciste de la police de Los Angeles William H. Parker (1905-1966). La répression féroce de l’État causa la mort de 34 Noirs américains, tombés sous les balles de la police de Los Angeles (LAPD) et de la Garde nationale (note de l’éditeur).

[5] Lors du hot sommer de 1967, caractérisé par des insurrections noires bien plus importantes qu’en 1965, d’Atlanta, Buffalo à Detroit, Johnson fit appel à l’armée : «We will not tolerate lawlessness » (Nous ne tolérerons aucune action illégale), proclama-t-il. 43 personnes perdirent la vie, 1.189 furent blessées et plus de 7.000 furent arrêtées. A Detroit, ville ouvrière, des prolétaires blancs participèrent à l’insurrection (note de l’éditeur)

[6] Pat Brown (1905-1996), gouverneur démocrate de Californie de 1959 à 1967, fit appel à 3.900 gardes nationaux pour mater l’insurrection noire (note de l’éditeur).

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