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théorie politique

(USA) Jours heureux?

Publié le 12 Novembre 2020 par Pantopolis (traduction)

(USA) Jours heureux?

Paul Mattick, jr

(USA) Jours heureux*

 

«La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants» (Marx)

Au cours de ces quatre dernières années, j’ai parfois utilisé cet espace éditorial pour souligner que la présidence de Donald Trump ne se traduisait pas, comme beaucoup s’en inquiétaient, par l’avènement du fascisme aux États-Unis. Trump n’avait aucun intérêt à construire un État fort, à préparer l’Amérique à un rôle impérialiste dynamique dans les affaires mondiales, à exploiter le patriotisme et le racisme pour arriver à supprimer la classe ouvrière dans l’intérêt de la croissance économique. Loin de construire une force paramilitaire de masse, il s’est contenté d’inspirer de pathétiques «milices» – milices de brasserie mais sans le putsch – capables, par exemple, d’enlever la gouverneure du Michigan[1]. [Les Weathermen[2], en revanche, bien qu’issus de la classe moyenne supérieure, ont réussi à libérer Timothy Leary[3] de la prison fédérale et à le faire sortir clandestinement du pays]. Ce que Trump a réalisé, en plus d’atténuer quelque peu ses difficultés financières personnelles dues à son incompétence en affaires, c’est de faire passer le programme républicain de déréglementation des entreprises et de réduction des impôts, tout en dotant le système judiciaire de conservateurs prêts à mettre hors d’état de nuire de futures initiatives «progressistes». Son administration, en fait, a pris une direction opposée à un renforcement du contrôle de l’État par le fascisme, minant encore plus les efforts entrepris sous le New Deal pour qu’au moins une partie de la surveillance de l’anarchie capitaliste soit prise en charge par l’État. La stagnation économique ne s’est pas accompagnée de dépenses pour l’emploi – le fameux programme d’infrastructures – mais d’une simple injection de fonds dans les circuits de la spéculation financière.

Saluant avec exaltation le triomphe de la démocratie américaine, le New York Times, comme tant d’autres, a célébré la promesse de Joseph Biden de «rétablir la normalité politique et un esprit d’unité nationale pour faire face aux crises sanitaires et économiques qui font rage». Il est inutile de souligner que cette normalité a produit ces crises en premier lieu, et que l’unité ne peut signifier que subordination des intérêts des uns à ceux des autres. Si l’opposition des Républicains à la planification et au contrôle du gouvernement, ainsi que le manque d’intérêt de Trump pour autre chose que son autopromotion, ont certainement exacerbé le bilan de la pandémie, son fondement était déjà présent dans le refus à long terme de la classe des affaires américaines de payer pour un système de santé publique fonctionnel (dont l’écho à l’étranger se traduit par la destruction continue de tels systèmes dans les pays qui les ont installés après la Seconde Guerre mondiale). La répudiation par les démocrates du Medicare for All promet de laisser cet état de fait inchangé. Et puisque l’aggravation de la crise économique est essentiellement due, mais exacerbée par la pandémie, au fonctionnement normal du capitalisme en tant que système, il n’y a pas d’autre remède à cette crise que de faire chuter davantage le niveau de vie des travailleurs du monde entier, soit par une dépression de grande ampleur, soit par une austérité continue soutenue par le gouvernement, et de concentrer davantage la propriété du capital aux mains d’un nombre encore plus restreint d’entreprises.

Ceux qui appréhendaient fascisme se tournaient vers le passé pour comprendre le présent ; cela est également vrai pour quelqu’un comme Alexandria Ocasio-Cortez[4], dont l’inspiration est visible avec son attachement à l’idée d’une Nouvelle Donne, même si elle a été modernisée avec l’adjectif «Vert». Il est révélateur que dans une interview publiée dans le Times du 8 novembre, elle ait déclaré que si elle ne pouvait pas avancer face à la machine démocrate, elle pourrait bien laisser la politique à la «ferme», un idéal aussi rétrograde (bien qu’assez compréhensible) que le souhait d’une démocratie accrue dans la politique des partis. Une économie stagnante, avec encore moins à répartir entre le 1 % (des plus riches) et tous les autres, signifie que la coalition populaire souhaitée pour la social-démocratie est autant un rêve que le souhait des agriculteurs américains, exprimé dans leur soutien à Trump, que la concentration continue de l’agriculture industrielle, ainsi que la dégradation rapide de l’environnement, puissent être freinés par les vieilles valeurs communautaires des petits propriétaires blancs.

Pendant ce temps, les incendies font rage dans l’Ouest, les ouragans et les inondations ravagent le Sud-Est, et il fait 25 °C ici à Brooklyn,   le 8 novembre. Puisque l’espoir est éternel chez l’homme, certains sont enthousiasmés par l’invocation de Biden de 2.000 milliards de dollars à consacrer à la lutte contre le changement climatique. Mais au moment où le gouverneur (Gavin) Newsom, qui a promis une Californie sans dioxyde de carbone d’ici à 2050, autorise à profusion de nouveaux baux pour la fracturation hydraulique, et où le gouvernement japonais, qui a fait la même promesse, ouvre de nouvelles centrales électriques au charbon, Biden n’envisage guère d’exproprier les compagnies pétrolières, d’interdire la production de véhicules à essence et à lutter pour mettre fin à la croissance économique – même si de tels objectifs étaient en son pouvoir, ce qui n’est pas le cas. (L’idée relativement «réaliste» d’arrêter le pipeline Keystone XL[5] n’a même pas, à ma connaissance, été évoquée).

Biden ne va pas non plus s’employer à couper les fonds pour la police, qui continue à tirer, à cogner et à arrêter les gens sans la moindre gêne. Anciens champions de l’incarcération de masse, le président élu et son acolyte, l’ex-procureure, sont parfaitement conscients de la nécessité pour la police et les prisons de maintenir l’ordre social, surtout en cette période de difficultés économiques croissantes. Lorsque le moratoire sur les expulsions expirera le 31 décembre, il ne faut pas s’attendre à ce que chacune des millions de personnes menacées se laisse gentiment jeter à la rue. La police – et l’armée, si nécessaire – devra réprimer les porteurs de l’anarchie et du désordre.

Tout cela pour dire que, en dépit de l’euphorie compréhensible de voir le départ imminent de cette incarnation particulièrement odieuse – à la fois incompétente et inutilement cruelle – de l’économie politique américaine, l’avènement de la nouvelle présidence en janvier nous laissera confrontés essentiellement aux mêmes problèmes que la veille des élections. Peut-être le gouvernement Biden cessera-t-il l’incarcération des enfants comme forme de politique d’immigration (reviendra-t-il simplement aux déportations de masse du régime Obama ?); peut-être cessera-t-il d’encourager le forage dans les réserves naturelles du pays (en particulier à un moment où les prix du pétrole sont bas). Mais de telles politiques à la Trump ne sont que des gouttes d’eau dans le seau de la souffrance humaine et de la destruction naturelle que notre système social remplit à un rythme accéléré. La réaction collective à l’assassinat de George Floyd a montré que parfois le seau est sur le point de déborder, avec une goutte de trop. Ayant vu que cette magnifique et forte réaction n’a guère produit plus qu’une représentation accrue des Noirs dans la publicité, les gens se sont naturellement lassés des combats quotidiens contre les forces de l’ordre, et beaucoup ont espéré qu’un ou deux hommes politiques feraient quelque chose d’important pour nous. Comme cela aussi échoue, nous serons une fois de plus obligés de nous confronter au vrai problème : non pas une dérogation temporaire à la norme américaine, à rectifier par un retour à un passé imaginaire ou à un autre, mais la nature fondamentale de notre réalité sociale actuelle elle-même.

Paul Mattick (jr.),

8 novembre 20

 

 * https://brooklynrail.org/2020/11/field-notes/Happy-Days. Traduction anglais-français : PB.

[1] 13 individus d’extrême droite avaient projeté d’enlever la gouverneure démocrate Gretchen Withmer, avant les élections présidentielles du 3 novembre, et de la «juger» pour «trahison». Leur plan fut déjoué par le FBI, grâce à des informateurs et des agents infiltrés. Les 13 souhaitaient également déclencher une « guerre civile » (Le Monde, 9 octobre 2020) (note de Pantopolis). 

[2] Le mouvement des Weathermen, qui pratiqua la «propagande par le fait» entre 1969 et 1977, était un collectif américain de gauche radicalisée qui passa dans la clandestinité. Il se présentait comme anti-impérialiste et antiraciste. Il fut fondé en 1969 à Chicago à partir des débris du Students for a Democratic Society (SDS) qui avait fait campagne contre la guerre du Viêt-Nam. Proche de la New Left, ses membres défendaient des positions tiers-mondistes, refusant tout autant l’alignement sur le bloc soviétique que l’anticommunisme  de la gauche libérale-démocrate (note de Pantopolis).

[3] Timothy Leary (1920-1996) était un universitaire enseignant à Berkeley qui se lança dans l’apologie du LSD et des «champignons hallucinogènes». Emprisonné, Weather Underground Organization, mouvement de gauche radicale, le fait s’évader. Avec son épouse, il quitte clandestinement les États-Unis pour l’Algérie. Son plan est d’y trouver refuge en compagnie du dirigeant «Black Panther» Eldridge Cleaver (1935-1998), mais celui-ci tenta de le prendre en otage. Le couple parvint à gagner la Suisse. Leary fut finalement arrêté par des agents du gouvernement US, en Afghanistan, puis extradé aux États-Unis en 1974. Il coopéra alors avec le FBI aux enquêtes menées sur le «Weather Underground»; il est libéré le (note de Pantopolis).

[4] Alexandria Ocasio-Cortez, dite AOC, jeune élue démocrate hispanique de New York (Bronx et Queens) à la Chambre des représentants (2018), partisane du socialisme démocratique. Elle use d’un langage plutôt «anticapitaliste» : « Je suis persuadée que le système capitaliste est en phase terminale. Les gens travaillent soixante, voire quatre-vingts heures par semaine, et ils n’arrivent pas à nourrir leur famille ». Elle précise en mars 2019 que «le capitalisme est irrécupérable » et rejoint bientôt  l’équipe Biden, après l’abandon de Bernie Sanders (note de Pantopolis).

[5] C’est en pleine épidémie de Coronavirus qu’a débuté la construction de l’oléoduc Keystone XL, le 6 avril dernier. Lorsqu’il sera achevé, en 2023, ce pipeline de plus de 1.900 km transportera chaque jour 830.000 barils de pétrole brut issu des sables bitumineux canadiens de l’Alberta (Canada) jusqu’au Nebraska (USA). Il s’insérera dans un réseau de pipelines déjà existant (le réseau Keystone), la finalité étant de déverser « l’or noir » dans les raffineries du golfe du Mexique (note de Pantopolis).

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