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théorie politique

Il y a 100 ans était fondé à Livourne le Parti communiste d'Italie, dirigé par Amadeo Bordiga

Publié le 9 Février 2021 par PB/Pantopolis

Nous publions cette introduction à notre brochure  : 

‘BORDIGUISME’ et ‘GRAMSCISME’

 

« Prendre le pouvoir ou gérer les usines ? »

 

     

Le lecteur peut la télécharger intégralement dans sa troisième édition de janvier 2021.

Pantopolis, 9 février 2021.

Mandat du Komintern donné à Bordiga afin de représenter le PC d'Italie aux Comités exécutifs du Komintern, 1926.

Mandat du Komintern donné à Bordiga afin de représenter le PC d'Italie aux Comités exécutifs du Komintern, 1926.

fichier pdf : bordiguisme et gramscisme 1921-1926

 

Introduction

Dans le monde académique moderne, où la quantité produite prime trop souvent sur la qualité, l’histoire du communisme en Italie est généralement écrite ou réécrite dans le sens du togliattisme et /ou du gramscisme. Toutes les recherches menées dans des archives maintenant accessibles de l’ex-«mouvement communiste» (Komintern inclus) semblent avoir été vaines.

On peut encore lire, dans un ouvrage s’adressant non aux ‘cadres’ d’un Parti communiste français fantomatique, mais aux futures ‘élites de la Nation’, «aux élèves des classes préparatoires aux grandes écoles commerciales, littéraires et scientifiques» la perle suivante : «En 1921, Antonio Gramsci, Antonio [sic] Tasca et Palmiro Togliatti fondent le Parti communiste (scission du Parti socialiste)»[1].

Wikipedia, qui n’a pas de prétentions académiques, et accède souvent aux meilleures sources, donne une présentation plus exacte de la réalité des fondateurs qui dirigeaient collégialement le PC d’Italie en janvier 1921 :

Au sein de l’Exécutif du Parti, le travail est collégial, même s’il est fois évident que le chef indiscuté en est Bordiga, qui avec Terracini et Ruggero Grieco, en constitue le véritable noyau politique et organisatif; Repossi dirige le Comité syndical, tandis que Fortichiari est chargé du prétendu ‘Ufficio primo’ (travail illégal)[2].

Le Comité central, de 15 membres, était bien composé de Gramsci, par contre Angelo [et non Antonio!] Tasca[3] et Palmiro Togliatti brillaient par leur absence politique; en effet, ce comité était composé, entre autres, de : Bordiga*, Ruggero Grieco[4], Gramsci, Umberto Terracini[5], Nicola Bombacci[6], Francesco Misiano[7] et Bruno Fortichiari[8].

On est très loin de cette réécriture – abyssale ignorance ou malhonnêteté calculée ? – de l’histoire qui fait des SEULS chefs du courant ordinoviste de Turin les ‘véritables’ fondateurs du Parti communiste d’Italie.

Certains spécialistes de Gramsci ne nient pas le rôle majeur de Bordiga mais c’est pour mieux opposer un intouchable Gramsci, devenu «un auteur classique des sciences sociales», à un Bordiga «intransigeant», «dogmatique», bref un «pur sectaire», dans les années 1918-26. Les auteurs ne cachent pas aussi le vrai «péché de jeunesse» de Gramsci : son ralliement à Bordiga, qu’ils mettent sur le compte d’une faiblesse temporaire devant le «nouvel homme fort». On ne sera pas surpris que ces scholiastes manifestent une nette préférence pour le ‘réformisme de gauche’, en le plaçant entre d’hygiéniques guillemets :

En janvier 1921, au congrès de Livourne, la gauche du PSI, sous l’impulsion du Napolitain Amadeo Bordiga, opère une scission et met sur pied le Parti communiste italien (PCI). Les quatre camarades turinois, Gramsci, Togliatti, Terracini et Tasca décident d’y adhérer... Des différends notoires, néanmoins, les séparent de Bordiga, dont l’optique est dogmatique, économiquement déterministe, centrée exclusivement sur le Parti, et mue par une intransigeance qui menace de tomber dans l’immobilisme (il est d’ailleurs l’une des cibles principales de Lénine [1920] dans son pamphlet La Maladie infantile du communisme).

Après 1921, Gramsci décide de taire momentanément ses différences avec Bordiga, qui est l’homme fort du Parti durant les premières années. Alors que le Komintern (la Troisième Internationale) exige de son parti membre, le PCI, d’établir un ‘front unique’ avec le PSI, Gramsci soutient fermement Bordiga quand celui-ci refuse toute compromission (sic) avec ces ‘réformistes’ de la gauche. Les deux hommes sont prompts à qualifier une telle option de ‘liquidationnisme’ (risque de dissolution de l’identité révolutionnaire du PCI), alors que Tasca – qui en vient à représenter l’aile droite du nouveau parti – y est favorable (une décennie plus tard Gramsci refera usage de l’expression ‘front uni’ dans les Cahiers de prison, cette fois dans un sens positif...[9].

Devant ces réécritures de l’histoire, où l’internationalisme est comme le diable dans le bénitier, il est ‘hygiénique’ de rappeler ce que fut la VRAIE «identité révolutionnaire» du Parti communiste d’Italie (et non italien !) fondé en janvier 1921 au théâtre San Marco de Livourne. Était-elle «gramscienne» ou «bordiguiste» ?

Les réactions politiques successives de Gramsci de 1914 à 1920 montrent que ce dernier était loin d’être le moteur de la constitution du Parti communiste d’Italie. Cette réécriture de l’histoire, Togliatti, chef du premier parti stalinien occidental s’y est maladroitement essayé. Selon lui, «Gramsci fut le premier à comprendre, en Italie, la valeur internationale du bolchevisme et de la grande révolution socialiste d’octobre»[10].

Prenons au mot Togliatti. Examinons le sens et le non-sens du mythe Gramsci, premier «guide» de la «révolution mondiale» en Italie de 1914 à 1926, date de son arrestation par le pouvoir fasciste.

 

 

 

 


[1] Rodolphe Pauvert et Caroline Savi, Dossiers de civilisation italienne, ellipses, Paris, juillet 2014, p. 102.

[2] Wikipédia en italien : http://it.wikipedia.org/wiki/Partito_Comunista_d’Italia

[3] Angelo Tasca (1892-1960), était le chef de la droite du PCd’Italie, issue du groupe de l’Ordine nuovo. En 1923 et 1926, il est arrêté et mis en prison. Le Komintern en fait son homme lige. À l’automne 1928, il représente le PCI dans les instances de l’Internationale. Installé à Moscou, il a la charge des partis communistes des pays latins. Proche de Boukharine, Tasca s’opposa à Staline sur la question du social-fascisme, «frère jumeau du fascisme». Au printemps 1929, il est exclu du parti et de l’internationale communiste, sur ordre de Moscou. La même année, il se réfugie en France, et entre à la rédaction du journal Monde, l’hebdomadaire d’Henri Barbusse. En 1934, il adhère à la SFIO en même temps qu’au Parti socialiste italien. Il rejoint le journal Le Populaire, quotidien de la SFIO, où Léon Blum lui confie la rubrique internationale. Il signe ses articles sous le nom d’emprunt André Leroux. Anti-«communiste» convaincu, mais aussi «antifasciste», il obtint la nationalité française. Tasca prend alors la direction du Parti socialiste italien en exil. Replié à Bordeaux, il refusa de gagner l’Afrique du Nord. Il suivit alors le gouvernement à Vichy et adhéra à la «Révolution nationale» pétainiste, occupant des fonctions officielles au Ministère de l’Information. À la Libération de Paris, en août 1944, il est arrêté. Peu de temps, cependant, car il est rapidement libéré grâce à son entregent. Après la guerre, il seconda Georges Albertini (1911-1983) – second de Marcel Déat pendant la guerre, auteur de l’«aphorisme» : «Le communisme, entreprise juive» – à la revue Est et Ouest. Celle-ci, qui bénéficiait de la plume de Boris Souvarine, fut un instrument précieux (grâce aux généreux fonds de la CIA) de la «lutte anti-communiste» pendant la Guerre froide. Tasca rassembla et publia sous le pseudonyme d’Angelo Rossi de fortes études sur le fascisme italien (La naissance du fascisme : l’Italie de 1918 à 1922, Gallimard, 1938) ainsi que sur l’attitude du PCF pendant la seconde guerre mondiale [cf. Catherine Rancon : Angelo Tasca (1892-1960). Biographie intellectuelle, 18 février 2011 (doctorat entrepris sous la direction de Michel Dreyfus), http://dspace.unitus.it/bitstream/2067/2482/1/crancon_tesid.pdf].

[4] Ruggero Grieco (1893-1953), né à Foggia (Pouilles), fit partie de la direction de la Fraction de Bordiga à Naples. Désigné dès janvier 1921 membre du Comité central du PC d’Italie, il abandonna dès 1924 son primitif ‘bordiguisme’ pour le ‘gramscisme’. Il fut chargé de la Section agraire et, avec Giuseppe Di Vittorio, mit sur pied l’Association de défense des paysans pauvres. Condamné par le fascisme à 17 années de prison, il s’était réfugié en URSS. Ses gaffes, involontaires ou voulues, permirent l’arrestation, puis la lourde condamnation de Gramsci et de Terracini : il écrivit de Moscou une lettre à Gramsci, en 1928, portant le timbre et le cachet soviétiques. Il fut le dirigeant officiel du PCI de 1934 à 1938. Il est le corédacteur, avec Emilio Sereni (futur historien des campagnes italiennes) et Giuseppe Di Vittorio, de l’Appel aux frères en chemise noire, publié dans le n° 8 de Lo Stato operaio (août 1936), Togliatti étant présenté comme son seul auteur. Élu à la Constituante en 1946, Grieco entama dès 1948 une brève carrière de sénateur à vie.

[5] Umberto Terracini (1895-1983), né à Gênes dans une famille d’origine juive, s’était installé à Turin. Adhérent très jeune aux Jeunesses socialistes, il en fut le secrétaire piémontais en 1914. Il fut l’un des membres de la direction de l’Ordine nuovo. Lorsque le PCd’Italie se constitua à Livourne, il suivit sans hésitation la ligne de Bordiga, s’opposant en 1921 et 1922 à la politique de Front unique du Komintern. En 1923-24, «retourné» par Gramsci et Togliatti, il représenta le PC d’Italie à Moscou. Retourné en Italie, il prit la direction de l’Unità à Milan. Arrêté en 1926, il fut condamné à plus de 22 ans de prison, et relégué dans les îles à partir de 1937. Comme Camilla Ravera, il fut expulsé de son parti pour opposition au Pacte germano-soviétique. Libéré en août 1943, il se réfugia en Suisse; sans pouvoir réintégrer le bercail stalinien, il retourna en Italie et dirigea à l’automne 1944 la prétendue «République partisane d’Ossola». Il fut donc réadmis dans le PC en décembre 1944. Il gravit les échelons du cursus honorum de la toute nouvelle République   italienne : président de l’Assemblée constituante (février 1947) et sénateur à vie à partir de 1948, tout en exerçant sa profession d’avocat.

[6] Ancien séminariste devenu instituteur, vice-secrétaire du Parti socialiste en juillet 1917, Nicola Bombacci (1879-1945) rédigea, en octobre 1919, conjointement avec Serrati, Gennari et Salvadori le programme de la fraction maximaliste, victorieuse au XVIe Congrès national de Bologne (5-8 octobre 1919). Élu secrétaire du Parti socialiste, en octobre 1919, devenu député de Bologne, il rencontra Lénine lors du deuxième congrès du Komintern (1920). Nommé au comité central du PC d’Italie en janvier 1921, il se situa vite dans son aile droite, voulant intégrer dans le nouveau parti ses amis maximalistes. Il fut vite exclu du comité central, puis du Parti. En novembre 1923, à la chambre des députés, il tint un discours en faveur d’une entente économique entre les «deux révolutions», la bolchevique et la fasciste. Exclu du parti, sans en référer à l’Internationale, Bombacci fut «sauvé» par celle-ci : en janvier 1924, il fut convoqué à Moscou, où il représenta la délégation italienne aux funérailles de Lénine; Zinoviev décida sa réintégration d’office. Malgré son activité à l’ambassade russe à Rome (de 1925 à 1930), il fut définitivement expulsé du PC en 1927 «pour indignité politique». Ayant obtenu un emploi, grâce à l’intervention de Mussolini, Bombacci se rapprocha clairement du fascisme en 1933, fondant en 1936 la revue Verità, qui flattait le régime. Après la chute de Mussolini, puis la constitution de la République de Salò, il se mit à son service et demeura le «conseiller social» du Duce jusqu’à son dernier souffle : il fut fusillé avec lui le 28 avril 1945. Ses dernières paroles furent : «Vive le socialisme !»…

[7] Francesco Misiano (1884-1936), né près de Reggio de Calabre, employé des chemins de fer, adhéra en 1907 à la section napolitaine du PSI. De 1910 à 1914, il fut membre de la franc-maçonnerie, contre laquelle Bordiga menait la bataille au sein du parti. Installé à Turin, il dirigea le syndicat des cheminots. Il quitta clandestinement l’Italie en 1915 pour éviter l’enrôlement et fut condamné pour désertion. Réfugié à Zurich, il devint directeur (1916-1918) de l’hebdomadaire L’Avvenire del Lavoratore, organe du PS suisse. En décembre il se rendit à Berlin où il participa à l’insurrection spartakiste. Il résista dans les locaux du Vorwärts, occupé par les insurgés, à l’attaque des corps francs. Il fut arrêté peu après et emprisonné pendant 10 mois dans les geôles allemandes. Libéré, il se rendit en 1919 à Fiume, où il tenta de soulever la population contre D’Annunzio, lequel lança un ordre de proscription, une fatwa avant la lettre. En janvier 1921, Misiano adhéra au PC, dont il fut député pour Naples. En juin 1921, lors de la session inaugurale du Parlement, il fut agressé par environ 30 députés fascistes. Poursuivi par la vindicte fasciste et d’annunzienne, il se réfugia à Berlin, siège du Secours rouge international, dont il fut l’un des dirigeants. Il reçut l’ordre en 1924 de fonder à Moscou une maison de production cinématographique kominternienne qu’il présida sous le nom de Mezrabpom. C’est à son action que l’on doit la diffusion en Allemagne du Cuirassé Potemkine. Soupçonné de nourrir ouvertement des sympathies bordiguistes dans l’émigration italienne, Misiano tomba en disgrâce après 1934 et fut accusé de «trotskysme». Il échappa à une exécution quasi-certaine en mourant à temps des suites d’une longue maladie.

[8] Pour une biographie de Bruno Fortichiari, voir Celso Beltrami et Iunio Valerio Maggiani, Vita e idee di Bruno Fortichiari. La figura e l’opera del militante rivoluzionario nel corso dei diversi momenti del suo cammino politico e biografico, Ed. Prometeo, Milan, 2000.

[9] George Hoare et Nathan Sperber, Introduction à Antonio Gramsci, coll. Repères, La Découverte, avril 2013, p. 17.

[10] Palmiro Togliatti, Gramsci, Parenti, Florence, 1955, p. 32 [Réimpression d’un ouvrage publié à Milan en 1949]. Cité par Robert Paris dans son introduction à Antonio Gramsci, Écrits politiques I. 1914-1920, Gallimard, Paris, 1977.


 

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