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théorie politique

"Le soulèvement de Kronstadt Un siècle de contre-révolution", un article de la Tendance communiste internationaliste

Publié le 19 Mars 2021 par Pantopolis (commentaires)

Avant-propos de Pantopolis

La Tendance communiste internationaliste (TCI) vient de publier un article  sur le sens et les leçons de l'insurrection et de l'écrasement des marins Kronstadt, en mars 1921. Nous en donnons notre traduction pour une discussion éventuelle.

Cet article semble manifester une certaine adhésion aux positions d'Ottorino Perrone qui dans les années 30 avait écrit qu'il valait mieux perdre Kronstadt que la révolution, que les bolcheviks auraient dû plutôt quitter le pouvoir que de devenir les bourreaux du prolétariat.

La TCI marque donc une certaine réappropriation des positions de Bilan et de Prometeo  (Vercesi) dans les années 30, positions qui étaient un début de condamnation du bolchevisme incarné par Lénine et Trotsky. Les bordiguistes après 1945 sont revenus à des positions ultraléninistes, n'hésitant pas, au nom de leur apologie de la Terreur, à se revendiquer fièrement du massacre de Kronstatdt.

La TCI devrait être plus radicale dans une ferme condamnation de ces positions léninistes totalement contrerévolutionnaires. Plutôt que de parler d'un siècle de contre-révolution depuis Kronstadt, la TCI devrait par des articles approfondis, et non quelques vagues citations à demi-tronquées et mal traduites, montrer que le mal venait de bien plus loin : cours antiprolétarien ouvert dès juillet 1918, établissement d'une terreur de masse par des tchékas n'hésitant pas à fusiller par milliers les ouvriers récalcitrants au nom de la "dictature du prolétariat" incarnée par l'Etat-Parti unique, destruction totale du pouvoir authentique du pouvoir prolétarien : les conseils ouvriers ou soviets. La contre-révolution ne commence pas en mars 1921 mais bien avant dès 1918.

La TCI évite de souligner l'importance capitale de la mise en place d'une politique de capitalisme d’État sous Lénine et Trotsky . Cette politique prit tout son essor à la faveur de l'écrasement de Kronstat, par l'instauration de la NEP. De la NEP à la collectivisation stalinienne, le triomphe de l'Etat-Parti léniniste ne fut qu'un long chemin de croix pour le prolétariat russe, étouffé, exploité impitoyablement, jeté au goulag et victime d'une terreur de masse sans fin.

Tant que la TCI n'aura pas fait une critique impitoyable du léninisme et du Parti État, sa sincère condamnation du massacre de Kronstadt en mars 1921 laissera tout lecteur sérieux dubitatif. Une critique du léninisme est un enjeu majeur pour tout militant prolétarien qui souhaite éviter la répétition de tragédies comme Kronstadt. De telles "tragédies" sont plus que des "tragédies" : elles sont des crimes contre le prolétariat, seul porteur d'un réel projet historique. Celui-ci n'est pas le capitalisme d’État à la sauce léniniste et trotskyste, mais passe par la destruction de toute forme de capitalisme, aussi bien privé qu'étatique.

Les seules armes du prolétariat sont sa conscience historique-critique du passé et sa capacité à former en période révolutionnaires ses organes propres de domination : les conseils ouvriers. Sans eux, toute scolastique sur la "construction du parti de classe", demeure simple logorrhée.

Pantopolis, 18 mars et 23 mars  2021

Les marins de Kronstadt, force vive de la révolution, en 1921.

Les marins de Kronstadt, force vive de la révolution, en 1921.

Le soulèvement de Kronstadt

Un siècle de contre-révolution*

 

Un événement sous-estimé à l’époque, mais peu d’événements dans l’histoire de la classe ouvrière ont provoqué autant de réactions émotionnelles et créé autant de mythes, au fil des ans, que le soulèvement de la base navale russe de Kronstadt en en mars 1921. Aujourd’hui, à un siècle de distance, nous pouvons porter un jugement sur le sens et la signification de la tragédie de Kronstadt.

Le soulèvement éclata le 2 mars 1921, à bord du cuirassé Petropavlovsk, ancré à la base navale de l’île de Kotline, dans le golfe de Finlande. Les marins, les soldats et les ouvriers de Cronstadt n’avaient jamais soutenu un seul parti, et le soviet y était resté un centre de débat animé, tandis que d’autres soviets s’étaient déjà dégradés en simples organes administratifs. Les Kronstadiens ont toujours été au premier plan des luttes de classe (comme par exemple lors des Journées de juillet 1917). Toutefois, lorsqu’ils apprirent l’existence de grèves à Petrograd contre les pénuries alimentaires ainsi que le mot d’ordre de nouvelles élections dans les soviets, ils décidèrent d’adopter une résolution de soutien en 15 points. Elle devint le programme du soulèvement lorsqu’il eut été adopté au cours d’une une réunion massive, place de l’Ancre, de 16.000 marins et travailleurs. Neuf cents des 1.400 membres du Parti communiste (bolchevik) le soutinrent; 300 s’y opposèrent et furent emprisonnés. Les Kronstadiens ne voulaient pas d’effusion de sang, mais toutes les tentatives de négociation échouèrent, en partie parce que les Kronstadiens comptaient sur le soutien du reste de la Russie, et en partie parce que le gouvernement affrontait sa plus grave crise dont l’enjeu était son existence même.

Kronstadt n’était pas un événement isolé. Des sources tchékistes signalaient qu’il y avait déjà eu 118 soulèvements distincts, dont celui de la région de Tambov, où une force d’environ 20.000 personnes dirigée par Alexander Antonov pratiquait la guérilla. Le gouvernement se remettait encore d’une sanglante guerre civile. Il craignait – en cas de fonte de la glace du golfe de Finlande rendant Cronstadt hors d’atteinte terrestre –, que la base navale puisse servir de point d’ancrage pour une invasion impérialiste. De solides raisons sociales et politiques expliquent pleinement le mécontentement et la résistance de la population. La Russie était ravagée par la famine. À Petrograd, durant l’hiver 1920-1921, les travailleurs restant dans la ville, déjà gelés en raison d’une terrible pénurie de carburant, durent endurer la réduction d’un tiers de leur ration de pain, ration ordinaire  déjà insuffisante. Comme le note Victor Serge :

L’hiver infligeait à la population des villes un véritable supplice. Ni chauffage ni éclairage, et cette famine harcelante! Enfants, vieillards faibles mouraient par milliers. Le typhus, véhiculé par les poux, faisait des coupes sombres… On se nourrissait d’un peu d’avoine et de cheval à demi pourri, on se partageait, dans le cercle de famille, un morceau de sucre en fragments infimes et chaque bouchée prise hors tour provoquait des drames.

(Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire, Bouquins, 2001)

L’espérance de vie moyenne était tombée à environ 20 ans. L’historien anarchiste américain Paul Avrich ajoute :

Poussés par le froid et la faim, les hommes ont abandonné leurs machines pendant des jours pour aller chercher du bois et du fourrage dans la campagne environnante. Ils se déplaçaient à pied ou dans des wagons bondés, emportant avec eux leurs biens personnels et les matériaux volés dans les usines pour les échanger contre la nourriture qu’ils pouvaient obtenir.

Mais là aussi, ils se heurtèrent à la tentative gouvernementale de monopoliser le commerce :

Le gouvernement fit tout ce qu’il put pour mettre un terme à ce commerce illégal. Des barrages routiers (zagraditel’nye otriady) gardés par des escouades armées furent dressés pour surveiller l’approche des villes et confisquer les précieux sacs de nourriture que les «spéculateurs» rapportaient à leurs familles. La brutalité des détachements de barrages routiers était connue dans tout le pays, et les plaintes concernant leurs méthodes arbitraires inondaient les commissariats à Moscou.

(Paul Avrich, La Tragédie de Cronstadt, 1921, Paris, Seuil, 1975)

L’exigence de nouvelles élections dans les soviets trouvait sa source dans leur déclin lors de la guerre civile. Immédiatement après la Révolution d’octobre, la Russie n’avait jamais vu autant de soviets émerger. Au début de 1918, ils étaient le théâtre de débats animés, ce qui témoignait de la vitalité de la vie politique ouvrière. Pendant la «lune de miel» de la révolution d’avant juillet 1918, les congrès soviétiques se réunissaient tous les trois mois. Puis, ils ne se tinrent qu’une fois par an. De surcroit, de plus en plus de leurs membres étaient mobilisés dans l’Armée rouge et l’appareil bureaucratique, de sorte qu’ils devinrent souvent un instrument de l’État-parti en pleine expansion. C’était peut-être inévitable dans une économie de guerre, mais pour une révolution basée sur la classe ouvrière, c’était fatal. Le régime soviétique fut progressivement remplacé par «une militarisation de la dictature prolétarienne» (Boukharine, L’ABC du communisme) avec un parti de plus en plus dominant.

Au printemps de l’année 1919, Lénine avouait :

Nous n'avons pas encore obtenu que les masses laborieuses puissent participer à l'administration du pays. Outre la loi, il y a le niveau culturel que l'on ne peut soumettre à aucune loi. Ce bas niveau culturel fait que les Soviets qui, d'après leur programme, sont des organes de gouvernement par les travailleurs, sont en réalité des organes de gouvernement pour les travailleurs, pouvoir exercé par la couche avancée du prolétariat et non par les masses laborieuses.

(Rapport sur le programme du parti, 19 mars 1919, in Lénine, Œuvres, tome 29, Éditions de Moscou)

La résolution du Petropavlovsk n’appelait pas à des «soviets sans communistes», comme le prétendent les apologues du trotskysme tels Chris Harman et Tony Cliff, par exemple, dans le livre consacré à la La Russie : de l’État ouvrier au capitalisme d’État[1]. Elle exigeait de nouvelles et immédiates élections dans les soviets, la liberté d’expression et de presse pour les anarchistes et les partis socialistes de gauche, et une répartition égalitaire des rations. Il était également proposé de donner aux paysans «une liberté d’action, à condition qu’ils n’emploient pas de main-d’œuvre salariée». Ils n’ont pas demandé, comme Trotsky l’a prétendu plus tard, «des privilèges spéciaux pour eux-mêmes».

Les insurgés réclamaient le «libre-échange» des céréales et la suppression des barrages routiers pour faire face à la famine imminente[2]. Trotsky lui-même avait proposé quelque chose de similaire un an auparavant. Tout aussi fausse est l’assertion de différents trotskistes selon laquelle la composition de classe des Kronstadiens avait changé entre 1917 et 1921. La plupart des marins étaient d’origine paysanne en 1917 et le demeuraient encore en 1921, mais c’est le contact avec leurs familles au village durant la période de Noël qui leur fit prendre conscience de la gravité de la crise alimentaire. C’est la raison pour laquelle ils demandaient que soit mis fin aux réquisitions. Ce qu’ils ignoraient, c’est que Lénine réfléchissait à cette question depuis le précédent mois de novembre et qu’il allait justement en faire part dans le cadre d’une «Nouvelle politique économique» (NEP) lors du Xe congrès du parti bolchevik qui s’ouvrait alors à Petrograd.

La répression

Le 8 mars, se déroula le premier assaut contre la base navale, empruntant les glaces du golfe de Finlande. Ce fut un échec. De nombreuses unités de troupe firent défection dans le camp des Kronstadiens. Une nouvelle force fut constituée à la hâte, composée d’unités de la Tcheka, d’apprentis officiers de l’Armée rouge (koursanti), et même de 300 délégués, voire plus, du Xe congrès du parti. Le 16 mars, Toukhatchevski lança un second assaut, et le 18 mars, la ville toute entière était réoccupée. Au moins 700 soldats des troupes d’assaut périrent sous les obus des canons de Kronstadt (dont 15 participants au Congrès bolchevik, tandis que 1.500 des défenseurs étaient tués et 2.500 autres capturés. Beaucoup d’entre eux furent par la suite fusillés par la Tcheka.

Quelques jours seulement après la chute de Cronstadt, Lénine proclamait la NEP. Le point central était la restauration d’un marché libre des céréales, comme l’avaient exigé les Kronstadiens. Les paysans pouvaient désormais vendre leurs produits légalement sans subir de harcèlement mais devaient payer un «impôt en nature». La NEP arrivait trop tard pour la récolte de 1921, de sorte que la famine de cette année-là coûta des millions de vies. Avec le temps, cependant, la NEP permit de rétablir la production céréalière et de stabiliser le régime. «Un pas en arrière», comme l’admettait Lénine, mais que pouvait faire d’autre un pays isolé, où 80 % des habitants étaient des paysans, face à l’échec de la révolution mondiale ? La défaite de l’Action de mars en Allemagne avait amené Lénine à parler d’une décennie où le gouvernement communiste devrait se consolider. La NEP n’avait rien à voir avec le socialisme. Lénine espérait que cette «retraite vers le capitalisme d’État» ne serait qu’une mesure temporaire pour tenir le coup.

La leçon est claire

Aucun avant-poste isolé de la classe ouvrière ne peut mener à bien la tâche de construction du socialisme, surtout dans un pays où la classe ouvrière est relativement peu nombreuse. La révolution doit être internationale. Le côté positif, c’est que même l’expérience désastreuse de Kronstadt confirme que les soviets sont la forme historiquement trouvée de la dictature du prolétariat. Eux seuls peuvent permettre à la masse de la classe de d’organiser activement une société différente. Cela ne peut pas être le simple produit d’un parti. Une organisation politique internationale est essentielle à l’unification de la classe lors du processus de renversement du capitalisme. Ses membres seront les plus déterminés dans la défense de la révolution mondiale. Mais l’Internationale elle-même n’est pas un noyau de gouvernement. Comme nos camarades du Parti communiste internationaliste l’écrivent dans leur Plate-forme de 1952 :

Il n’y a aucune possibilité de libération de la classe ouvrière ou d’établissement d’un nouvel ordre social si celle-ci n’est pas le produit de la lutte de classe elle-même. À aucun moment et sous aucun prétexte le prolétariat ne doit renoncer à sa tâche militante. Il ne doit pas déléguer sa mission historique à d’autres, ni remettre son pouvoir à d’autres – pas même à son propre parti politique.

(Piattaforma del Partito Comunista Internazionalista, Milano,1952)

 

Mardi 2 mars 2021.

 
*En allemand : “ Der Kronstädter Aufstand: Einhundert Jahre Konterrevolution“ https://www.leftcom.org/de/articles/2021-03-02/der-kronst%C3%A4dter-aufstand-einhundert-jahre-konterrevolution. En anglais : http://www.leftcom.org/en/articles/2021-03-01/the-kronstadt-revolt-one-hundred-years-of-counter-revolution. Traduction par Pantopolis.

[1] Tony Cliff, State Capitalism in Russia, with an introduction and postcript by Chris Harman, « Revolutionary Classics », Bookmarks, 1988. Note de Pantopolis.

[2] La résolution du Petropavlovsk est accessible en anglais sur le site libcom.org. Pour une analyse détaillée des événements de Cronstadt et du processus de contre-révolution, voir le texte «1921 : Début de la contre-révolution» sur le site leftcom.org (Note de leftcom).

 

La position du groupe de la gauche communiste italienne Bilan-Prometeo et d'Ottorino Perrone (Vercesi), son principal théoricien, sur la violence exercée par le parti bolchevik au pouvoir contre le prolétariat russe

Ottorino Perrone (Vercesi), à propos de la question de l’État russe bolchevik et de son exercice de la violence, donna à la fin des années 30 une contribution majeure qui traçait une ligne de démarcation idéologique avec la conception «marxiste-léniniste» ou «bolchevik-léniniste». L’État prolétarien russe était «resté un organe de coercition», «stérilisant en les incorporant (les) organisations de classe».

Condamnant la répression contre Makhno et les insurgés de Kronstadt, Ottorino Perrone – s’exprimant au nom de son groupe – proclama (en lettres majuscules!) que «ce n’est pas par la force et la violence qu’on impose le socialisme au prolétariat», et qu’«il valait mieux perdre Kronstadt que de le garder au point de vue géographique alors que substantiellement cette victoire ne pouvait avoir qu’un seul résultat : celui d’altérer les bases mêmes, la substance de l’action menée par le prolétariat.», et que nul «parti de classe» ne pouvait «rester au pouvoir en infligeant une défaite aux principes prolétariens» (Octobre, n° 2, mars 1938).

Perrone avait déjà précisé, en 1936, dans sa longue suite d'articles sur Parti-Internationale-Etat, publiée dans Bilan, qu’en aucun cas un parti prolétarien ne pouvait se confondre avec l’État, quel qu’il soit : «Dictature du parti ne peut devenir... imposition à la classe ouvrière des solutions arrêtées par le parti, ne peut surtout pas signifier que le parti puisse s’appuyer sur les organes répressifs de l’État pour éteindre toute voix discordante en se basant sur l’axiome que toute critique, toute position provenant d’autres courants ouvriers est par cela même contre-révolutionnaire... »[1]

 

Source : Philippe BOURRINET, Un siècle de Gauche communiste «italienne» (1915-2015), Paris, 1er mai 2017, Éditions moto proprio (我的摩托车出版社). – Prix : 40 € (hors envoi)

 

* Correspondance et/ou commandes : left-dis@hotmail.fr ou pol.krabek@protonmail.com

 

[1] Bilan, n° 26, janvier 1936, «Parti–Internationale–État (5e et dernière partie) : l’État soviétique».

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