https://www.sciencespo.fr/ceri/en/content/dossiersduceri/le-decompte-des-victimes-gaza-des-chiffres-qui-parlent-d-eux-memes
Introduction
Nous publions la traduction en français d’un article paru dans le journal Il Programma comunista de mai 2024.
Ce groupe, né en 1950-52 d’une scission avec la tendance d’Onorato Damen (Battaglia comunista), se réclame d’Amadeo Bordiga et de Bruno Maffi, ses principaux théoriciens.
Dans son article, « Programma comunista » revient sur la vague de manifestations pro-palestiniennes sur les campus, particulièrement aux USA et en Europe Le journal condamne tout nationalisme et refuse d’abandonner les perspectives internationalistes d’une révolution prolétarienne mondiale.
En fait, le groupe est revenu dans les années 1990 à des positions fermement internationalistes, délaissant toute phraséologie nauséabonde sur la « libération nationale des peuples de couleur », dont celle des Palestiniens, utilisée ad nauseam dans les années 1960-1980. C’est cette phraséologie qui fut d’ailleurs à l’origine de sa propre implosion après 1981.
« Programma comunista » est en quelque sorte un miraculé de l’internationalisme qu’il avait laissé sur le bord de la route pendant près de deux décennies. Il reconnaît aujourd’hui la nécessité d’une lutte internationaliste intransigeante du prolétariat, en combattant toutes les bourgeoisies nationales, israélienne, palestinienne, etc., dont les seuls intérêts sont impérialistes et donc antiprolétariens. Leur visibilité est une « destructivité cynique et impitoyable », incarnée depuis octobre 2023 par l’armée israélienne à Gaza, dans la grande lignée d’un Poutine en Ukraine, à Marioupol, en particulier…
Mais « Il programma comunista » aurait pu et dû ajouter : « comme la mafia terroriste du Hamas ».
Malgré quelque ambiguïté rémanente, le groupe internationaliste italien, qui a des ramifications dans plusieurs pays (Europe, Amérique latine) est enfin devenu très clair dans son analyse et sa stratégie : «le prolétariat n’a ni patrie, ni nation» à défendre.
Sur le sens des révoltes étudiantes sur les campus contre la barbarie ignoble de l’armée impérialiste israélienne, le groupe bordiguiste souligne à juste titre qu’il s’agit d’une réaction « éthique, morale, humanitaire ». Mais cela suffit-il à en faire une « réaction petite-bourgeoise », émanant « d’une classe moyenne et d’une aristocratie ouvrière (sic) pressurées par la crise » ?
« Il programma comunista » semble sous-estimer le fait que le Moyen-Orient est l’un des trois principaux maillons du déclenchement de la troisième guerre impérialiste mondiale (avec l’Ukraine, la Géorgie, la Biélorussie, etc., et avec Taiwan et la zone indopacifique).
Aujourd’hui, le problème majeur du Proche et du Moyen-Orient, d’Israël/Palestine à l’Iran, est celui du surgissement d’une lutte résolue des prolétaires contre l’impérialisme capitaliste dans tous les camps quels qu’ils soient.
Dans sa conclusion, « Il programma comunista » reprend la vieille analyse de Bordiga, qui mériterait pourtant d’être réellement creusée : dans la phase impérialiste, la méthode de gouvernement démocratique alterne avec la méthode fasciste, comme ce fut le cas dans les années 1920.
Enfin, pour « Programma », qui n’a jamais varié d’un iota sur ce point : le vrai socle de l’organisation de classe est celui du « parti révolutionnaire ». Mais prudente, « Programma », Programme parle désormais d’une « voie vers le parti révolutionnaire », qui apparaît ici étrangement sibylline.
Pantopolis, 14 juillet 2024.
Manifestations «pro-Palestine» dans les universités [américaines]
Il programma comunista, 16 mai 2024
Par un effet domino, la protestation des étudiants des universités américaines contre la guerre déclenchée par l’État d’Israël dans la Bande de Gaza, véritable abattoir confinant au génocide et à un authentique nettoyage ethnique de la population civile palestinienne et surtout des masses prolétariennes, s’est répandue ici et là en Europe ou ailleurs. Nous n’en ferons pas ici la chronique, puisque tous les organes de «news» en font état depuis des semaines (nous écrivons à la mi-mai). Nous voulons plutôt indiquer quelques points essentiels, afin que les réactions instinctives à ce énième symptôme de l’agonie sanglante du mode de production capitaliste ne passent pas inaperçues.
Nous pourrions nous contenter d’un «salut au retour des jeunes dans la politique active !» ; ou nous pourrions nous entraîner à débattre s’il s’agit ou non d’un «nouveau 68», comme beaucoup le font de manière déraisonnable. Ne le faisons pas et partons plutôt d’une considération générale.
La situation sociale aux États-Unis est beaucoup moins rose qu’il n’y paraît ou qu’on voudrait nous le faire croire. Ces dernières années, nous avons assisté à une succession de troubles dans divers secteurs, des travailleurs de la logistique et du commerce aux enseignants et autres catégories, en passant par les récentes grandes grèves dans l’industrie automobile. Quels que soient leurs résultats, ces luttes ne pouvaient manquer d’avoir des effets sociaux étendus et, par conséquent, d’influencer l’humeur de ceux qui vivent et étudient dans ces «tours d’ivoire» que sont les universités américaines, privées ou publiques, où l’on peut trouver de tout et de rien. Attendant d’être débarqués sur les flots tumultueux d’un monde du travail en détresse évidente, flottent les enfants d’une classe moyenne et d’une aristocratie ouvrière pressurées par la crise (on sait que les frais universitaires engloutissent une bonne partie des revenus de ces couches, soucieuses de confirmer ou d’atteindre un certain statut en investissant dans «l’avenir de nos enfants»). La composition sociale des jeunes qui sont descendus dans la rue pour protester a donc son poids : les contradictions de plus en plus aiguës du mode de production capitaliste se répercutent les unes sur les autres, ne cessant d’enfler. Et ce qui se passe à Gaza y contribue de façon dramatique, en faisant sentir l’urgence d’une prise de position.
Cela dit, concentrons-nous sur les limites de ce mouvement de protestation. Son caractère éthique, moral, humanitaire est clair : on ne peut rester indifférent à ces massacres, à la férocité et à l’arrogance de l’État d’Israël (pour éviter les malentendus et les manipulations malveillantes, nous répétons et soulignons : État d’Israël), une nouvelle manifestation de la destructivité cynique et impitoyable dont l’impérialisme – chaque État impérialiste – est capable. Jusqu’ici une saine réaction, qui se débat cependant dans une cage de contradictions.
En effet, ce n’est pas seulement l’aspect insuffisant d’une protestation qui reste éthique, morale, humanitaire, provoquée par un nouveau déchaînement militaire sanglant. Il y a aussi, commune à toutes les réactions qui se sont développées ces derniers mois, aux États-Unis comme en Europe, l’enfermement obstiné dans l’horizon pernicieux d’une vision nationale et nationaliste du problème. «Free Palestine» (« Palestine libre ») plutôt que «two peoples, two states» (« Deux peuples, deux États ») ou «From the river to the sea» (« Du Jourdain à la mer ») sont les slogans dominants autant que les drapeaux nationaux brandis dans toutes les manifestations. Mais la revendication nationale (et laissons de côté, parce que nous l’avons longuement traitée, à quel point cette revendication est hors du temps et hors de propos, amplifiée par tous les mégaphones) ; non seulement elle ne mène à rien, mais, elle évite de s’attaquer à la racine du problème, et coupe les jambes de la protestation elle-même.
C’est la perspective de classe qui fait défaut : on veut prendre parti, avec une bonne dose de culpabilité, du côté d’un «peuple» (un concept délicieusement interclassiste), au lieu de le faire du côté d’un prolétariat qui est le véritable opprimé et massacré, depuis bien plus de soixante-dix ans et dans tout le Moyen-Orient (et dans le monde entier ! mais pour l’instant, limitons-nous à cette région et à cette dernière période d’après-guerre). En d’autres termes, il manque l’affirmation claire, de lutte et de combat, que «le prolétariat n’a pas de patrie, il n’a pas de nation» : celui qui s’obstine au contraire à l’enfermer dans ces cages, à le dissoudre dans le peuple, qu’il le fasse sans s’en rendre compte ou non, n’accomplit qu’un travail contre-révolutionnaire.
Cette fermeture se manifeste également d’autres manières. Par exemple, dans la fragmentation et l’isolement d’une contestation qui ne dépasse pas les frontières générationnelles, du contexte dans lequel elle est née (l’université), de la mobilisation sur des aspects précis (les liens économiques entre la recherche universitaire et les intérêts de l’université) État d’Israël)... Il n’existe pas de vision politique plus large, spécifiquement de classe, capable d’impliquer d’autres couches sociales de plus en plus touchées par la crise qui avance : la classe ouvrière, les plus touchés par la progression de la crise : la classe ouvrière, les jeunes prolétaires ou semi-prolétaires des ghettos... Bien sûr, des mouvements comme Black Lives Matter ont apporté leur soutien à la protestation étudiante : mais, comme nous l’avons documenté au moment de l’assassinat de George Floyd par les flics américains (1), dans ce cas aussi il s’agit d’un mouvement à base petite-bourgeoise et à orientation fortement réformiste et donc incapable de se tourner vers une critique authentique (opérationnelle, organisée, militante) du capitalisme comme structure économique, sociale et culturelle qui doit être démolie, en évitant et en combattant l’illusion de pouvoir la réparer. En réalité, même dans cette contestation effrénée, revient l’attitude empirique et pragmatique typique d’une vision à courte vue du « faire de la politique », qui conçoit les mouvements de protestation comme une pure somme de « besoins », de « problèmes » à affronter et (penser à) résoudre l’un après l’autre. L’un des représentants du mouvement étudiant de l’Université de Berkeley déclarait de manière significative dans les années 1960 : «Prenons position sur un certain problème : disons les droits civiques. Ensuite, nous avons une position sur une autre question : disons le Vietnam, et ainsi de suite. Je voudrais définir le radicalisme comme la somme de ces positions...». Trop peu et c’est très mauvais : car l’absence d’une vision politique globale, d’une véritable stratégie révolutionnaire, ne peut que priver la protestation elle-même d’un réel mordant.
Cette myopie et cette impuissance se reflètent ensuite sous d’autres aspects. Premièrement, dans la méconnaissance de la nature réelle de l’État bourgeois, à qui on finit par déléguer la solution des «problèmes « et auquel on fait surtout appel, même lorsqu’il se montre sous sa véritable forme, de plus en plus dominante. Explicite : celle du bras armé et répressif du Capital; et dans la méconnaissance de la nature réelle de la démocratie dans la phase impérialiste, c’est-à-dire de la méthode de gouvernement qui alterne avec la méthode fasciste, l’intégrant et héritant progressivement de ses aspects substantiels, bien que non formels. Il ne suffit pas d’inventer le terme « démocratie » comme le font de nombreux « philosophes » branchés : encore faut-il savoir de quoi on parle ! (2)
In fine. Les élections qui approchent, aux États-Unis comme ailleurs, deviennent un puissant outil de manipulation de la contestation elle-même, dans l’alternance d’une répression pure et dure et d’offres mielleuses pour résoudre le conflit. Précisément à cause de la fragilité (politique, sinon numérique) de la contestation, le monde politique institutionnel la concerne avec le seul souci de perdre ou de gagner des voix : le robinet répressif s’ouvre et se ferme, un clin d’œil est fait ou non, basé sur des calculs purement électoraux. Et la « gauche démocratique » dont on parle tant, les si prisés [Bernie] Sanders et [Alexandria] Ocasio-Cortez, que font-ils ? Inquiets, ils recourent à la rhétorique habituelle du soutien verbal générique, dans le but cependant de réduire la contestation à de légers conseils, et bien au sein des institutions dont ils font partie intégrante : ainsi, les premiers s’en sont tirés avec un « Restez paisible et concentré. Vous êtes du bon côté de l’histoire » (ANSA, 4/5/2024), le second se limite à discuter sur la signification du terme « génocide » (https://www.youtube.com/watch?v=jZdrZ- uiIT0). Sans commentaire!
Pour les jeunes qui ressentent véritablement de l’indignation et de la colère face à la multiplication d’événements sanglants tels que le nettoyage ethnique en cours à Gaza, la guerre en Ukraine, les nombreuses autres guerres et guérillas dans le monde – autant d’événements qui rapprochent le scénario d’un monde nouveau, celui de la guerre – il n’y a au contraire qu’une seule perspective, aussi lointaine et difficile qu’elle puisse paraître : celle de prendre parti avec vigueur et détermination sur un front de classe et non sur un front générationnel; donner corps et voix à un internationalisme qui n’est pas une « addition de peuples ou une fédération de nations », mais plutôt une union de lutte de notre classe à l’intérieur et contre toutes les patries; travailler à l’unification des luttes dans un programme non seulement économique et social mais politique contre l’État et sa tromperie démocratique. Et prendre le chemin de l’organisation en parti révolutionnaire.
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