Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
pantopolis.over-blog.com

théorie politique

«Cyber-militance» ou transformation matérielle du monde ?

Publié le 12 Septembre 2017 par pantopolis

«Cyber-militance» ou transformation matérielle du monde ?

Cause du peuple ou cause du prolétariat?

 

Le combat pour l’émancipation du prolétariat (travailleurs manuels et intellectuels) est identique à celui mené pour la sauvegarde de l’humanité et de son cadre naturel (écologique) menacé de la destruction par le capitalisme.

Depuis plus d’un quart de siècle, depuis la disparition de l’Union soviétique, les bouleversements dits «populaires» – «Nous sommes le peuple») – De la «Révolution de velours» (Tchéquie) à la «Révolution orange» en Ukraine, 2004-2005 – n’ont rien apporté aux travailleurs. Business as usal. Les travailleurs ne subissent plus le capitalisme d’État; ils sont exploités par un capital libéral assoiffé de profits rapides. Ils peuvent mourir, en cas de guerre, non plus dans le Pacte de Varsovie, mais dans l’Otan. En Ukraine, l’affrontement des superpuissances a conduit le pays au bord d’une guerre à grande échelle.  Les travailleurs se sont les otages de leur propre bourgeoisie et, de gré ou de force, servent de chair à canon pour le plus profit des oligarques russes et ukrainiens.

Depuis le début du xxie siècle, il n’est aucun mouvement social qui n’utilise les nouvelles technologies (de l’ordinateur au smartphone) en s’insérant dans un «réseau social» virtuel, pour descendre ensuite, si nécessaire, dans la rue.

Mais rien ne change malgré ce bond en avant qui donne des informations, voire des mots d’ordre, instantanées à des millions de personnes à des milliers de km de là. Mais les exploités restent des exploités, les chômeurs sont toujours plus chômeurs, et voient leur situation matérielle et sociale se dégrader de plus en plus vite. Les printemps arabes, vite devenus une glaciation sociale – se sont transformés en batailles sanglantes entre mafias bourgeoises pour prendre ou garder le pouvoir, avec l’aide des impérialismes du monde entier qui leur fournissent les armes nécessaires pour la plus grande gloire du Capital. Ces guerres sans fin, comme en Syrie et au Yémen, se chiffrent par des centaines de milliers de morts ou de mutilés à vie. Ce n’est plus la lutte de classe entre exploités et exploiteurs, mais une lutte entre factions assoiffées de pouvoir se servant de l’idéologie religieuse comme d’une arme de guerre. Erdoğan, l’un des commanditaires et acteurs du conflit, aime citer ce «poème» datant de 1924 : «Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats».

Il y a un siècle, les exploités et les prolétaires sous les armes mettaient fin à la guerre en formant des conseils ouvriers. Aujourd’hui, les damnés de la terre, ne mettent plus fin aux conflits meurtriers dans lesquels ils sont plongés en criant «crosse en l’air», en se révoltant comme les marins de Kiel, en fusillant les officiers les plus haïs, en hissant fièrement, non le drapeau national du Capital, mais le drapeau rouge, et en formant des organismes révolutionnaires de pouvoir ouvrant la voie à une véritable émancipation humaine.

La question principale reste toujours celle de la conscience de classe, celle d’appartenir à une classe révolutionnaire, qui, même minoritaire, peut transformer la société. Les ouvriers russes, pourtant minoritaires au milieu d’une immense population illettrée, ont été capables de monter à l’assaut du ciel en octobre 1917.

Certains rêvent aujourd’hui de « cyber-soviets » qui pourraient demain remplacer l’activité réelle des masses exploitées sur les lieux de travail, dans la rue, dans lieux du pouvoir devenus lieux d’assemblée délibérante.

Certes, les places Tahrir au Caire ou Syntagma à Athènes se sont remplies rapidement au fur et à mesure d’une mobilisation sur les «réseaux sociaux». Elles devinrent des lieux de discussion sans fin et vite vides de perspectives, car le véritable agent d’une transformation sociale, le prolétariat, était bien présent physiquement mais totalement absent comme classe consciente. Dans ces lieux les masses avaient certes une parole «libre» en apparence, mais cette parole est devenue vite celle de la Nation, de la Religion, du Pouvoir de toute obédience, en ce qui concerne les printemps arabes.

La place Syntagma, où la parole était infiniment plus ouvrière et radicale dans ses aspirations sociales, s’est vidée très vite aussi, déroulant un tapis rouge vers les lieux de pouvoir, un pouvoir assumé aujourd’hui par Syriza. Ce parti – qui pourrait enrichir son arbre généalogique d’un aïeul comme l’USPD «indépendante» – consacre toute son activité à se couler dans l’État capitaliste grec, au prix d’un total désarmement moral et social des travailleurs. Aujourd’hui, si l’on prend comme base de départ 2008, la Grèce est le seul État européen qui connaît une baisse considérable du salaire minimum : Le salaire minimum des travailleurs grecs est officiellement passé de 794 à 683 euros entre 2008 et 2017[1].

Il est absurde de rêver aujourd’hui de «cyber-soviets». A la place, ce sont les cyber-polices et les cyber-drones qui se hâtent de contrôler et réprimer les exploités. La bourgeoisie internationale – de Pékin à Washington, en passant par Paris, Londres, Berlin et Moscou – dispose maintenant de tous les moyens nécessaires pour criminaliser immédiatement les contestataires, pour contrôler l’ensemble du réseau Internet dans chaque pays, lorsque c’est nécessaire.

Pour mettre fin au règne du capitalisme, les exploités devront construire tout un réseau de contestation du système, non virtuel, mais bien réel, au quotidien, dans leurs luttes et dans leur prise de conscience révolutionnaire sous forme d’organes économiques de lutte et d’organes politiques (organisations, partis, cercles divers). Ils ne disposeront que des faibles moyens dont disposaient leurs aïeux en Russie et en Allemagne pendant la guerre : des réunions clandestines, des liaisons par courrier interne, des presses clandestines. Le triomphe actuel du web et des cyber-réseaux ne doit pas cacher la cruelle réalité de demain : un système capitaliste reposant sur un état d’urgence permanent, où l’opposition des exploités deviendra illégale.

Aucune situation ne se répète de façon identique. Il serait utopique de vouloir faire ressurgir de «vrais conseils ouvriers» en les calquant mécaniquement sur les expériences d’il y a un siècle. La révolution des conseils peut revêtir d’autres formes : comités de lutte ou d’action, comités d’entreprise ou d’usine révolutionnaires, comités de chômeurs. Une dynamique peut s’ouvrir dès lors qu’ils se centralisent, avec surtout un minimum de projet politique radical.

Pour arriver à une situation de double pouvoir, comme ce fut le cas en Russie en 1917 et en Allemagne en 1918, il faudra bien plus que de la technique, mais une conscience claire des exploités sur la finalité de leur lutte : non un aménagement de leur misère par de prétendues réformes, mais la suppression de la racine de leur misère : le Capital et ses États nationaux.

Ce projet passe par une vision politique claire et précise de la transformation de la société. Rosa Luxemburg a précisé, dans le programme du nouveau parti communiste d’Allemagne de décembre 1918, sous quelle condition une organisation de masse des exploités cesse d’être un songe creux pour devenir une réalité matérielle :

La lutte pour le socialisme ne peut être menée que par les masses, dans un combat corps à corps contre le capitalisme, dans chaque entreprise, opposant chaque prolétaire à son patron. Alors seulement il s’agira d’une révolution socialiste… L’histoire nous rend la tâche moins aisée que lors des révolutions bourgeoises, où il suffisait de renverser le pouvoir officiel au centre et de le remplacer par quelques douzaines d’hommes nouveaux… Nous devons conquérir le pouvoir politique non par le haut, mais par le bas… Je ne me charge pas de prédire le temps que cette œuvre exigera… Il importe seulement de savoir avec clarté et précision ce que nous avons à faire.2

Il est certain que les candidats ne manquent pas, hier en 1918, et sans doute demain, pour dévier les premières expressions d’un mouvement de classe révolutionnaire vers des impasses, qui ne pourraient être que vaines, sinon sanglantes, comme – par exemple – une convocation d’assemblée constituante, qui serait le  «sarcophage» de ce mouvement, pour reprendre cette image de Rosa Luxemburg, qu’elle utilisa en décembre 1918.

D’autres, les éternels «amis» de la «Cause du peuple», chers au Karl Radek de 1923, sont toujours là, attendant avec impatience de passer le portillon étroit du pouvoir. Ils affichent à tout va leur «amour de la patrie», sortent à tout instant leur mouchoir tricolore : «Je suis triste pour ma patrie». Ces «gens», dont il vaut mieux préserver l’anonymat, croient utile de préciser, pour se distinguer de l’extrême droite : «Je ne suis pas un nationaliste, je suis un patriote».

La plus dangereuse utopie, aujourd’hui, serait de se faire accroire qu’un monde juste et libre, sans exploitation, sans profits, sans capitalistes et sans guerres impérialistes se construit avec des «gens», et non avec la classe des travailleurs; qu’une émancipation sociale devrait se dérouler dans un seul pays – comme au temps de Staline – et non à l’échelle de toute la planète.

P.B., 12 septembre 2017.

 CItation de Karl Radek, juillet 1923, devant l'exécutif du Komintern,  lors de l'occupation de la Ruhr. Nous avons omis de préciser pour quel peuple cela valait. Le lecteur pourra en voir la source "radicale" actuelle pour chaque pays, où sévissent de prétendus "amis du peuple" :

C’est seulement si la Cause  est celle du peuple , c’est seulement si la Cause du peuple consiste en une lutte pour les droits du peuple qu’elle recrutera les amis actifs du peuple. En faisant de la Cause du peuple la Cause de la Nation, faites de celle-ci la Cause du peuple.

 

 

 

 

 

 

[1] La Tribune, Paris, 2 février 2017 : http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/salaire-minimum-en-europe-seule-la-grece-a-connu-une-baisse-depuis-2008-637664.html.

[2] Hermann Weber (éd.), Die Gründung der KPD, Dietz Verlag, Berlin, 1993, p. 199-200.

Commenter cet article