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théorie politique

Les conseils ouvriers en Allemagne 1918-1920. Révolution sociale ou Assemblée constituante ?

Publié le 13 Septembre 2017 par Philippe Bourrinet

Un chapitre de l’émancipation de l’humanité

Les conseils ouvriers en Allemagne 1918-1920.

Révolution sociale ou Assemblée constituante ?

 

«Penser l’émancipation», à un siècle de la vague révolutionnaire mondiale qui débute en 1917, c’est s’interroger sur le terme même d’émancipation. Qui est le sujet de cette émancipation et qui émancipe qui, dans un combat qui est tout sauf une joute idéologique entre quatre murs.

Cette émancipation trouve sa source dans la classe travailleuse (manuels et intellectuels). Elle ne peut être assimilée à une «lutte du peuple», dont la «Cause» serait nationale et patriotique.

«Penser l’émancipation» en 2017 c’est revenir sur les grandes insurrections révolutionnaires prolétariennes, en Russie et en Allemagne, et en tirer les leçons en ce début de deuxième millénaire. La révolution en Allemagne de 1918 à 1921 en est un jalon incontournable, puisqu’elle posa la question des formes d’organisation de toute lutte de classe révolutionnaire : conseils ouvriers, unions ouvrières, organisations révolutionnaires d’entreprise, comités d’usine ou comités d’action. Elle a posé, comme la Révolution russe, mais à un degré plus faible, faute d’une réelle prise du pouvoir, la question de la mise en commun des moyens de production.

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Comme en Russie, en 1905 après la défaite face au Japon, puis en février 1917, les conseils qui surgissent en Allemagne sont le produit de la guerre, plus exactement de défaites militaires. Des défaites qui créent un vide du pouvoir. Un article de Liebknecht publié après le 9 novembre 1918 résume parfaitement cette situation d’effondrement interne, où vont s’engouffrer les masses ouvrières et de prolétaires sous l’uniforme :

La victoire des masses d’ouvriers et de soldats est due moins à leur force offensive qu’à l’effondrement interne du système antérieur; la forme politique de la révolution n’a pas été seulement le résultat de l’action du prolétariat, mais celui de la fuite des classes dominantes, désireuses de se soustraire à toute responsabilité; fuite des classes dominantes qui, avec un soupir de soulagement, laissaient le soin au prolétariat de liquider leur banqueroute, espérant de la sorte échapper à la révolution sociale…[1]

Ces conseils sont des assemblées d’ouvriers, mais aussi de soldats qui veulent – comme en Russie – mettre fin à la guerre. Ils sont l’expression d’un ras-le-bol généralisé d’ouvriers affamés et épuisés par la militarisation de la vie quotidienne, qui se traduit par des grèves à répétition dans les grands secteurs d’industrie, de plus en plus d’esprit révolutionnaire : grèves d’avril 1917 (300.000 ouvriers et ouvrières à Berlin) et janvier 1918 (1 million de grévistes dans le Reich). Lors de ces grèves le pouvoir impérial et la social-démocratie sont unanimes : «quiconque se met en grève alors que nos armées affrontent l’ennemi est un chien» (général Groener)[2]. Le 31 janvier 1918, Ebert, chef du SPD, déclare aux grévistes d’une usine berlinoise qu’ils ont «le devoir de soutenir leurs frères et leurs pères au front et de leur fournir les meilleures armes»[3]. Il se fait interrompre par les cris de «briseur de grève» et doit vite faire marche arrière. Le SPD dut attendre le 4 octobre 1918 avant d’être associé à l’effort de guerre. Nommé chancelier du Reich, le prince Max de Bade compose un gouvernement de coalition comprenant des démocrates bourgeois et des sociaux-démocrates, Friedrich Ebert, Gustav Bauer et Philipp Scheidemann.

C’est néanmoins la révolte des marins de Kiel (4 nov. 1918), sur la Baltique, qui va entraîner la chute du régime impérial. Presque sans un coup de feu, les marins s’emparent du pouvoir et reçoivent l’appui des ouvriers de Kiel qui forment avec eux des conseils d’ouvriers et de soldats. Gustav Noske, qui se qualifiera plus tard de «chien sanglant » (Bluthund) de la contre-révolution, est envoyé par Max de Bade, le nouveau chancelier, pour prendre la direction du mouvement et l’étouffer rapidement, avant que l’armée ne canonne et ne réduise en cendres Kiel.

C’est déjà trop tard, car en quelques jours le pays voir surgir des conseils d’ouvriers et de soldats. Il y en aura 10.000. Les villes allemandes se couvrent de drapeaux rouges et des marées humaines parcourent les rues en chantant l’Internationale. C’était une sorte d’esprit quarante-huitard où « tout le monde nageait dans la confiance mutuelle », «des festivals de l’amitié», bref «une fraternisation universelle des classes»[4].

Parfois, c’était une auto-exaltation, où la radicalité de la phrase dissimulait mal une absence de projet révolutionnaire réel. Dans une ville comme Hamburg, Die Rote Fahne, l’organe des conseils mis en place par Paul Frölich, proclamait : «C’est le début de la révolution allemande, de la révolution mondiale ! … Vive le bolchevisme mondial !»[5]. Mais à Hamburg le pouvoir du Sénat aristocratique ne fut jamais remis en cause. Les plus «radicaux», comme Laufenberg et Wolffheim – théoriciens en 1919-1920 du «national-bolchevisme» – poussaient à la modération, évitèrent tout appel à la lutte armée, approuvèrent l’idée d’une Assemblée nationale, puis se déclarèrent brusquement «antiparlementaristes»[6].

Une grande confusion politique dominait dès le départ les conseils d’ouvriers et de soldats, même chez leurs éléments les plus radicaux. Dans ses Mémoires, un marin radical du navire Helgoland donne une idée du niveau de conscience des ouvriers et prolétaires sous l’uniforme :

On en entend de belles : «Signer la paix immédiatement. Renvoyer les soldats et les marins chez eux. Nommer Scheidemann chancelier et Liebknecht ministre de la guerre»[7].

 

  1. Dualité des pouvoirs. Un rapport de forces de plus en plus inégal.

En apparence, il y avait un double pouvoir : les conseils d’ouvriers et de soldats d’un côté, le nouveau gouvernement, de l’autre : celui du chancelier Ebert, qui dirige une coalition où dominent les partis socialistes, le SPD et le «Parti indépendant», l’USPD, scission récente du parti (1917). Le programme est clairement contre-révolutionnaire. Ebert déclara dans un aparté avec le prince Max de Bade que la «révolution sociale» évoquait pour lui l’enfer des damnés : « … je n’en veux pas, oui, je la hais comme le péché»[8].

Pour prendre la tête des conseils, les socialistes majoritaires savent jouer sur la fibre de l’unité, particulièrement sensible dans les masses ouvrières, qui caressent le vain espoir d’une «fraternisation universelle des classes». Très tôt, Karl Liebknecht – qui le 9 novembre a refusé d’entrer comme otage du gouvernement socialiste – met en garde dès le lendemain les 1.500 délégués des conseils d’ouvriers et de soldats réunis au Cirque Busch de Berlin : «La contre-révolution est déjà en marche, elle est déjà en action, elle est au milieu de nous ! »[9]. Certains des délégués soldats, presque tous désignés par la social-démocratie, menacent Liebknecht de leurs armes… Les conseils de soldats, manipulés par le SPD, occupent le parterre avec leurs armes, tandis que les conseils ouvriers se partagent modestement les poulaillers.

Très vite, la majorité de conseils tombe aux mains de la social-démocratie qui impose ses hommes d’appareil (SPD et syndicats), le plus souvent sans élections. Par exemple, à Cologne, les dirigeants locaux du SPD et de l’USPD forment le 8 novembre un conseil ouvrier dans un meeting et par simple acclamation. Idem, à Kassel, où le conseil et son exécutif (comité d’action) sont constitués à la suite de discussions en coulisse entre les deux partis social-démocrates et les syndicats. Parfois sont institués des conseils incluant des partis bourgeois – comme le Zentrum catholique – dans la Ruhr. Lorsque les conseils sont élus, ils le sont sur la base de circonscriptions électorales, où prédominent les notables. C’est le cas de Dresde, où le SPD prend presque toute le gâteau. Cela entraîne la sortie rapide (le 16 novembre) des IKD (communistes internationalistes), dirigés par Otto Rühle, qui pensent que tout le mouvement réel se trouve désormais dans la rue et dans les usines.

La pyramide des conseils devient une véritable pyramide inversée. Les syndicats reconnus par l’État, grâce au SPD au pouvoir, voient leur influence augmenter de la base vers le sommet, en dissolvant dans des conseils régionaux les conseils locaux aux mains des plus radicaux.

Néanmoins, dans d’importants centres régionaux, la reprise en mains n’est pas aisée. Le Conseil de Brême interdit toute réunion ou manifestation en faveur du rétablissement du Sénat. Des conseils créent leur propre force armée, comme à Francfort, Düsseldorf, Hamburg. À Braunschweig (Brunswick), le 9 novembre est proclamée la République socialiste, qui se dote d’une garde rouge de 1.000 membres. Même chose à Brême, où la République des conseils se constitue quelques jours plus tard, le 15 novembre. Dans les centres industriels, se constituent des embryons de gardes rouges de Halle à Berlin. Dans cette dernière ville, la tentative spartakiste de créer une garde rouge, appelée Union des soldats rouges (Rote Soldatenbund) échoue : celle-ci se contente de manifester en novembre et décembre. Liebknecht, qui s’occupe de la «question militaire», compte sur le préfet de police Eichhorn, USPD de gauche, qui dispose d’une troupe, et sur la Division populaire de la marine (Volksmarinedivision). Ces derniers sont très radicaux mais touchent une solde. Lors des combats de janvier 1919, après avoir subi de lourdes pertes en décembre face aux troupes du général Lequis, les marins se sont déclarés «neutres» pour continuer à toucher leur solde.

Le royaume de Bavière est un cas à part. Les marins de Kiel étaient parvenus très rapidement à Munich, où leur présence résolue neutralise toute volonté de résistance de l’armée bavaroise. Le 8 novembre, l’Indépendant pacifiste Kurt Eisner, nommé ministre-président, proclame – avec l’appui des conseils – la République et la fondation de l’État libre et populaire de Bavière (Freier Volksstaat) qui maintient en place la propriété privée. Il recherche une «synthèse» (très «socialiste») : Parlement et conseils, comme organes d’un pouvoir unifié. Mais les spartakistes (devenus communistes) se prononcent pour le boycottage des élections, ainsi que le Conseil ouvrier révolutionnaire, dont un des animateurs est Erich Mühsam. Le 10 janvier 1919, Eisner fait arrêter douze membres du Parti communiste et du Conseil révolutionnaire, dont Max Levien (KPD) et Mühsam (anarchiste). Une manifestation spontanée les fait libérer. Le SPD devient majoritaire au Landtag et Eisner est assassiné le 23 février 1919 par un extrémiste de droite, alors qu’il présente sa démission. Une autre page s’ouvre, très confuse, celle de la république des conseils de Bavière, qui sera elle aussi rapidement écrasée (cf. infra).

Comme le note un livre consacré jadis à «la gauche communiste en Allemagne», l’étude d’une période révolutionnaire n’est pas la fabrication d’une nouvelle «mythologie», où partis et conseils seraient toujours «révolutionnaires» : «… les conseillistes [actuels] parlent encore aujourd’hui du Conseil comme s’il devait toujours s’agir de conseil révolutionnaire, alors que c’est l’exception dans la révolution allemande»[10].

C’est cette faiblesse même de la révolution, où au départ la radicalité est l’exception, qui permet au nouveau pouvoir social-démocrate de tenir un langage populiste. Tout le pouvoir doit aller au «peuple tout entier», bref à la Nation, et non être remis à des conseils ouvriers. Le 13 novembre, le rédacteur en chef du Vorwärts, organe du SPD, explique les choses sans ambages. La «victoire» de novembre ne sera pas celle de la «dictature du prolétariat» ; le pouvoir prendra la forme d’une «démocratie populaire» :

Nous avons vaincu, mais nous n’avons pas vaincu pour nous seuls, nous avons vaincu pour le peuple entier ! Voilà pourquoi notre mot d’ordre n’est pas : «Tout le pouvoir aux soviets», mais «Tout le pouvoir au peuple tout entier»[11].

 

[1] Liebknecht, „Das, was ist“, Die Rote Fahne, 21. nov. 1918. Cité par Gilbert Badia, Le spartakisme, L’Arche, Paris, 1967, p. 187.

[2] Cité par Pierre Broué, Révolution en Allemagne 1917-1923, Éditions de minuit, Paris, 1971, p. 103. Les syndicats sont au diapason. Dans le Vorwärts du 27 avril 1917, un appel est lancé pour mettre fin aux grèves : «Les grèves doivent être évitées… Seule une augmentation de la capacité de résistance de l’Allemagne peut nous conduire à une paix rapide» (Broué, ibid.).

[3] Broué, id.

[4] Broué, id.

[5] [Paul Frölich, Rudolf Lindau, Albert Schreiner et Jakob Walcher] Illustrierte Geschichte der deutschen Revolution [1929], Verlag Neue Kritik, Francfort, 1970, p. 192. Une partie de ce livre a été traduite par Science marxiste („Lotta comunista“), Montreuil-sous-Bois, 2013.

[6] Paul Frölich, Autobiographie 1890-1921, Science marxiste, Montreuil-sous-Bois, 2011, p. 180.

[7] Cité par Gilbert Badia, Histoire de l’Allemagne contemporaine, Messidor, Paris, 1987, p. 80.

[8] Prince Max von Baden, Erinnerungen und Dokumente, Deutsche Verlags-Anstalt Stuttgart, 1928, p. 600.

[9] Jakov Drabkin, Die Novemberrevolution 1918 in Deutschland, Dietz, Berlin 1968, p. 166.

[10] Jean Barrot (Gilles Dauvé) & Didier Authier, La Gauche communiste en Allemagne 1918-1921, coll. Critique de la politique (dirigée par Miguel Abensour), Payot, Paris, 1976.

[11] Friedrich Stampfer, „Die Reichsregierung und die Arbeiter- und Soldatenräte“, Vorwärts, Berlin, 13 nov. 1918. Cité par Pierre Broué, op. cit., p. 169.

 

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